Vers six heures, par cette pluvieuse journée de mars, la nuit tomba. Les garçons apportèrent des lampes; et des artistes méfiants, des profils muets et sombres qui surveillaient le dépouillement d'un œil oblique, se rapprochèrent. D'autres commençaient les farces, risquaient des cris d'animaux, lâchaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut à huit heures seulement, lorsqu'on servit la collation, des viandes froides et du vin, que la gaieté déborda. On vidait violemment les bouteilles, on s'empiffrait au petit bonheur des plats attrapés, c'était une kermesse en goguette, dans cette salle géante que les bûches de la cheminée éclairaient d'un reflet de forge: Puis, tous fumèrent, la fumée brouilla d'une vapeur la lumière jaune des lampes; tandis que, sur le parquet, traînaient les bulletins jetés pendant le vote, une couche épaisse de papiers, salis encore des bouchons, des miettes de pain, des quelques assiettes cassées, tout un fumier où s'enfonçait les talons des bottes. On se lâchait, un petit sculpteur pâle monta sur une chaise pour haranguer le peuple; un peintre à la moustache raide, sous un nez crochu, enfourcha une chaise et galopa autour de la table, saluant, faisant l'Empereur.

Peu à peu, cependant, beaucoup se lassaient, s'en allaient. Vers onze heures, on n'était plus que deux cents.

Mais, après minuit, il revint du monde, des flâneurs en habit noir et en cravate blanche, qui sortaient du théâtre ou de soirée, piqués du désir de connaître avant Paris, les résultats du scrutin. Il arriva aussi des reporters; et on les voyait s'élancer hors de la salle, un à un, dès qu'une addition partielle leur était communiquée.

Claude, enroué, appelait toujours. La fumée et la chaleur devenaient intolérables, une odeur d'étable montait de la jonchée boueuse du sol. Une heure du matin, puis deux heures sonnèrent. Il dépouillait, il dépouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'attardait tellement, que les autres bureaux avaient depuis longtemps fini leur travail, quand le sien se trouvait empêtré encore dans des colonnes de chiffres. Enfin, toutes les additions furent centralisées, on proclama les résultats définitifs. Fagerolles était nommé le quinzième sur quarante, de cinq places avant Bongrand, porté sur la même liste, mais dont le nom avait dû être souvent rayé. Et le jour pointait, lorsque Claude rentra rue Tourlaque, brisé et ravi.

Alors, pendant deux semaines, il vécut anxieux. Dix fois, il eut l'idée d'aller aux nouvelles, chez Fagerolles; mais une honte le retenait. D'ailleurs, comme le jury procédait par ordre alphabétique, rien peut-être n'était décidé. Et, un soir, il eut un coup au cœur, sur le boulevard de Clichy, en voyant venir deux larges épaules, dont le dandinement lui était bien connu.

C'était Bongrand, qui parut embarrassé. Le premier, il lui dit:

«Vous savez, là-bas, avec ces bougres, ça ne marche guère... Mais tout n'est pas perdu, nous veillons, Fagerolles et moi. Et comptez sur Fagerolles, car moi, mon bon, j'ai une peur de chien de vous compromettre.» La vérité était que Bongrand se trouvait en continuelle hostilité avec Mazel, nommé président du jury, un maître célèbre de l'École, le dernier rempart de la convention élégante et beurrée. Bien qu'ils se traitassent de chers collègues, en échangeant de grandes poignées de main, cette hostilité avait éclaté dès le premier jour, l'un ne pouvait demander l'admission d'un tableau, sans que l'autre votât un refus. Au contraire, Fagerolles, élu secrétaire, s'était fait l'amuseur, le vice de Mazel, qui lui pardonnait sa défection d'ancien élève, tant ce renégat l'adulait aujourd'hui. Du reste, le jeune maître, très rosse, comme disaient les camarades, se montrait pour les débutants, les audacieux, plus dure que les membres de l'Institut; et il ne s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant alors en inventions drôles, intriguant, enlevant le vote avec des souplesses d'escamoteur.

Ces travaux du jury étaient une rude corvée, où Bongrand lui-même usait ses fortes jambes. Tous les jours, le travail se trouvait préparé par les gardiens, un interminable rang de grands tableaux posés à terre, appuyés contre la cimaise, fuyant à travers les salles du premier étage, faisant le tour entier du Palais; et, chaque après-midi, dès une heure, les quarante, ayant à leur tête le président, armé d'une sonnette, recommençaient la même promenade, jusqu'à l'épuisement de toutes les lettres de l'alphabet.

Les jugements étaient rendus debout, on bâclait le plus possible la besogne, rejetant sans vote les pires toiles; pourtant, des discussions arrêtaient parfois le groupe, on se querellait pendant dix minutes, on réservait l'œuvre en cause pour la révision du soir; tandis que deux hommes, tenant une corde de dix mètres, la raidissaient, à quatre pas de la ligne des tableaux, afin de maintenir à bonne distance le flot des jurés, qui poussaient dans le feu de la dispute, et dont les ventres, malgré tout, creusaient la corde. Derrière le jury, marchaient les soixante-dix gardiens en blouse blanche, évoluant sous les ordres d'un brigadier, faisant le tri à chaque décision communiquée par les secrétaires, les reçus séparés des refusés qu'on emportait à l'écart, comme des cadavres après la bataille. Et le tour durait deux grandes heures, sans un répit, sans un siège pour s'asseoir, tout le temps sur les jambes, dans un piétinement de fatigue, au milieu des courants d'air glacés, qui forçaient les moins frileux à s'enfouir au fond de paletots de fourrure.

Aussi la collation de trois heures était-elle la bienvenue; un repos d'une demi-heure à un buffet, où l'on trouvait du bordeaux, du chocolat, des sandwiches. C'était là que s'ouvrait le marché aux concessions mutuelles, les échanges d'influences et de voix. La plupart avait de petits carnets, pour n'oublier personne, dans la grêle de recommandations qui s'abattait sur eux; et ils le consultaient, ils s'engageaient à voter pour les protégés d'un collègue, si celui-ci votait pour les leurs. D'autres, au contraire, détachés de ces intrigues, austères ou insouciants, achevaient une cigarette, le regard perdu.