«Quel est donc le cochon...?» Mais il se releva vivement, tout secoué d'avoir lu le nom d'un de ses amis, un artiste qui était, lui aussi, le rempart des saines doctrines. Espérant qu'on ne l'avait pas entendu, il cria:

«Superbe!... Le numéro un, n'est-ce pas, messieurs?» On accorda le numéro un, l'admission qui donnait droit à la cimaise. Seulement, on riait, on se poussait du coude.

Il en fut très blessé et devint farouche.

Et ils en étaient tous là, beaucoup s'épanchaient au premier regard, puis rattrapaient leurs phrases, dès qu'ils avaient déchiffré la signature; ce qui finissait par les rendre prudents, gonflant le dos, s'assurant du nom, l'œil furtif, avant de se promener. D'ailleurs, lorsque passait l'œuvre d'un collègue, quelque toile suspecte d'un membre du jury, on avait la précaution de s'avertir d'un signe, derrière les épaules du peintre;«Prenez garde, pas de gaffe, c'est de lui!» Malgré l'énervement de la séance, Fagerolles enleva une première affaire. C'était un épouvantable portrait, peint par un de ses élèves, dont la famille, très riche, le recevait. Il avait dû emmener Mazel à l'écart, pour l'attendrir, en lui contant une histoire sentimentale, un malheureux père de trois filles, qui mourait de faim; et le président s'était longtemps fait prier: que diable! on lâchait la peinture, quand on avait faim! on n'abusait pas à ce point de ses trois filles! Il leva la main pourtant, seul avec Fagerolles. On protestait, on se fâchait, deux autres membres de l'Institut se révoltaient eux-mêmes, lorsque Fagerolles leur souffla très bas:

«C'est pour Mazel, c'est Mazel qui m'a supplié de voter... Un parent, je crois. Enfin, il y tient.» Et les deux académiciens levèrent promptement la main, et une grosse majorité se déclara. Mais des rires, des mots d'esprit, des cris indignés éclatèrent: on venait de placer sur le chevalet l'Enfant mort. Et-ce qu'on allait, maintenant, leur envoyer la Morgue? Et les jeunes blaguaient la grosse tête, un singe crevé d'avoir avalé une courge, évidemment; et les vieux, effarés, reculaient.

Fagerolles, tout de suite, sentit la partie perdue. D'abord, il tâcha d'escamoter le vote en plaisantant, selon sa manœuvre adroite.

«Voyons, messieurs, un vieux lutteur...» Des paroles furieuses, l'interrompirent. Ah! non, pas celui-là! On le connaissait, le vieux lutteur! Un fou qui s'entêtait depuis quinze ans, un orgueilleux qui posait pour le génie, qui avait parlé de démolir le Salon, sans jamais y envoyer une toile possible! Toute la haine de l'originalité déréglée, de la concurrence d'en face dont on a eu peur, de la force invincible qui triomphe, même battue, grondait dans l'éclat des voix. Non, non, à la porte!

Alors, Fagerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi, cédant à la colère de constater son peu d'influence sérieuse.

«Vous êtes injustes, soyez justes au moins!» Du coup, le tumulte fut à son comble. On l'entourait, on le poussait, des bras s'agitaient menaçants, des phrases partaient comme des balles. «Monsieur, vous déshonorez le jury.

—Si vous défendez ça, c'est pour qu'on mette votre nom dans les journaux.