Mais je les lâche, descendons au buffet, cela nous rajeunira, n'est-ce pas, vieux!» Et Sandoz l'emmena, un bras sous le sien, le serrant, le réchauffant, tâchant de le tirer de son silence morne.
«Voyons, sapristi! il ne faut pas te démonter de la sorte. Ils ont beau l'avoir mal placé, ton tableau est superbe, un fameux morceau de peintre!... Oui, je sais, tu avais rêvé autre chose. Que diable! tu n'es pas mort, ce sera pour plus tard... Et, regarde! tu devrais être fier, car c'est toi le véritable triomphateur du Salon, cette année. Il n'y a pas que Fagerolles qui te pille, tous maintenant t'imitent, tu les as révolutionnés, depuis ton Plein air, dont ils ont tant ri... Regarde, regarde! en voilà encore un de Plein air, en voilà un autre, et ici, et là-bas, tous, tous!» De la main, au travers des salles, il désignait des toiles.
En effet, le coup de clarté, peu à peu introduit dans la peinture contemporaine, éclatait enfin. L'ancien Salon noir, cuisiné au bitume, avait fait place à un Salon ensoleillé, d'une gaieté de printemps. C'était l'aube, le jour nouveau qui avait pointé jadis au Salon des Refusés, et qui, à cette heure, grandissait, rajeunissant les œuvres d'une lumière fine, diffuse, décomposée en nuances infinies.
Partout, ce bleuissement se retrouvait, jusque dans les portraits et dans les scènes de genre, haussées aux dimensions et au sérieux de l'histoire. Eux aussi, les vieux sujets académiques, s'en étaient allés, avec les jus recuits de la tradition, comme si la doctrine condamnée emportait son peuple d'ombres; les imaginations devenaient rares, les cadavéreuses nudités des mythologies et du catholicisme, les légendes sans foi, les anecdotes sans vie, le bric-à-brac de l'École, usé par des générations de malins ou d'imbéciles; et, chez les attardés des antiques recettes, même chez les maîtres vieillis, l'influence était évidente, le coup de soleil avait passé là. De loin, à chaque pas, on voyait un tableau trouer le mur, ouvrir une fenêtre sur le dehors. Bientôt, les murs tomberaient, la grande nature entrerait, car la brèche était large, l'assaut avait emporté la routine, dans cette gaie bataille de témérité et de jeunesse.
«Ah! ta part est belle encore, mon vieux! continua Sandoz. L'art de demain sera le tien, tu les as tous faits.» Claude, alors, desserra les dents, dit très bas, avec une brutalité sombre:
«Qu'est-ce que ça me fout de les avoir faits, si je ne me suis pas fait moi-même?... Vois-tu, c'était trop gros pour moi, et c'est ça qui m'étouffe.» D'un geste, il acheva sa pensée, son impuissance à être le génie de la formule qu'il apportait, son tournent de précurseur qui sème l'idée sans récolter la gloire, sa désolation de se voir volé, dévoré par des bâcleurs de besogne, toute une nuée de gaillards souples, éparpillant leurs efforts, encanaillant l'art nouveau, avant que lui ou un autre ait eu la force de planter le chef-d'œuvre qui daterait cette fin de siècle.
Sandoz protesta, l'avenir restait libre. Puis, pour le distraire, il l'arrêta, en traversant le salon d'honneur.
«Oh! cette dame en bleu, devant ce portrait! Quelle claque la nature fiche à la peinture!... Tu te souviens, quand nous regardions le public autrefois, les toilettes, la vie des salles. Pas un tableau ne tenait le coup. Et, aujourd'hui, il y en a qui ne se démolissent pas trop.
J'ai même remarqué, là-bas, un paysage dont la tonalité jaune éteignait complètement les femmes qui s'en approchaient.»
Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souffrance.