«Lorsqu'on doit vivre ensemble, continuait-il, le mieux est encore de régler la situation. Hein? toi qui as passé par là, mon cher, tu en sais quelque chose... Si je te disais qu'elle ne voulait pas, oui! par crainte d'être mal jugée et de me faire du tort. Oh! une âme d'une grandeur, d'une délicatesse!... Non, vois-tu, on n'a pas idée des qualités de cette femme-là. Dévouée, toujours aux petits soins, économe, et fine, et de bon conseil... Ah! c'est une rude chance que je l'aie rencontrée! Je n'entreprends plus rien sans elle, je la laisse aller, elle mène tout, ma parole!» La vérité était que Mathilde avait achevé de le réduire à une obéissance peureuse de petit garçon, que la seule menace d'être privé de confiture rend sage. Une épouse autoritaire, affamée de respect, dévorée d'ambition et de lucre, s'était dégagée de l'ancienne goule impudique.

Elle ne le trompait même pas, d'une vertu aigre de femme honnête, en dehors des pratiques d'autrefois, qu'elle avait gardées avec lui seul, pour en faire l'instrument conjugal de sa puissance. On disait les avoir vus communier tous les deux à Notre-Dame-de-Lorette. Ils s'embrassaient devant le monde, ils s'appelaient de petits noms tendres.

Seulement, le soir, il devait raconter sa journée, et si l'emploi d'une heure restait louche, s'il ne rapportait pas jusqu'aux centimes des sommes qu'il touchait, elle lui faisait passer une telle nuit, à le menacer de maladies graves, à refroidir le lit de ses refus dévots, que, chaque fois, il achetait plus chèrement son pardon.

«Alors, répéta Jory, se complaisant dans son histoire, nous avons attendu la mort de mon père, et je l'ai épousée.» Claude, l'esprit perdu jusque-là, hochant la tête sans écouter, fut seulement frappé par la dernière phrase. «Comment, tu l'as épousée?... Mathilde!» Il mit dans cette exclamation son étonnement de l'aventure, tous les souvenirs qui lui revenaient de la boutique à Mahoudeau. Ce Jory, il l'entendait encore parler d'elle en termes abominables, il se rappelait ses confidences, un matin, sur un trottoir, des orgies romantiques, des horreurs, au fond de l'herboristerie empestée par l'odeur forte des aromates. Toute la bande y avait passé, lui s'était montré plus insultant que les autres, et il l'épousait! Vraiment, un homme était bête de mal parler d'une maîtresse, même de la plus basse, car il ne savait jamais s'il ne l'épouserait pas, un jour.

«Eh! oui, Mathilde, répondit l'autre, souriant. Va, ces vieilles maîtresses, ça fait encore les meilleures femmes» Il était plein de sérénité, la mémoire morte, sans une allusion, sans un embarras sous les regards des camarades.

Elle semblait venir d'ailleurs, il la leur présentait, comme s'ils ne l'avaient pas connue aussi bien que lui.

Sandoz, qui suivait d'une oreille la conversation, très intéressé par ce beau cas, s'écria, quand ils se turent:

«Hein? filons... J'ai les jambes engourdies.» Mais, à ce moment, Irma Bécot parut et s'arrêta devant le buffet. Elle était en beauté, les cheveux dorés à neuf, dans son éclat truqué de courtisane fauve, descendue d'un vieux cadre de la Renaissance; et elle portait une tunique de brocart bleu pâle, sur une jupe de satin couverte d'Alençon, d'une telle richesse qu'une escorte de messieurs l'accompagnait. Un instant, en apercevant Claude parmi les autres, elle hésita, saisie d'une honte lâche, en face de ce misérable mal vêtu, laid et méprisé. Puis, elle eut la vaillance de son ancien caprice, ce fut à lui qu'elle serra la main le premier, au milieu de tous ces hommes corrects, arrondissant des yeux surpris. Elle riait d'un air de tendresse, avec une amicale moquerie qui pinçait un peu les coins de sa bouche.

«Sans rancune», lui dit-elle gaiement.

Et ce mot, qu'ils furent les seuls à comprendre, redoubla son rire. C'était toute leur histoire. Le pauvre garçon qu'elle avait dû violenter, et qui n'y avait pris aucun plaisir! Déjà, Fagerolles payait les deux chartreuses et s'en allait avec Irma, que Jory se décida également à suivre.