Un matin de juillet, il lui demanda: «Eh bien, vous êtes contente? Claude est tranquille, il travaille bien» Elle jeta vers le tableau son regard accoutumé, un regard oblique de terreur et de haine. «Oui, oui, il travaille... Il veut tout finir, avant de se remettre à la femme...» Et, sans avouer la crainte qui l'obsédait, elle ajouta plus bas:

«Mais ses yeux, avez-vous remarqué ses yeux?... Il a toujours ses mauvais yeux. Moi, je sais bien qu'il ment, avec son air de ne pas se fâcher... Je vous en prie, venez le prendre, emmenez-le pour le distraire. Il n'a plus que vous, aidez-moi, aidez-moi!» Dés lors, Sandoz inventa des motifs de promenade, arriva dès le matin chez Claude et l'enleva de force au travail. Presque toujours, il fallait l'arracher de son échelle, où il restait assis, même quand il ne peignait pas. Des lassitudes l'arrêtaient, une torpeur qui l'engourdissait pendant de longues minutes, sans qu'il donnât un coup de pinceau. À ces moments de contemplation muette, son regard revenait avec une ferveur religieuse sur la figure de femme, à laquelle il ne touchait plus; c'était comme le désir hésitant d'une volupté mortelle, l'infinie tendresse et l'effroi sacré d'un amour qu'il se refusait, dans la certitude d'y laisser la vie. Puis, il se remettait aux autres figures, aux fonds du tableau, la sachant toujours là pourtant, l'œil vacillant lorsqu'il la rencontrait, seulement maître de son vertige, tant qu'il ne retournerait point à sa chair et qu'elle ne refermerait pas les bras sur lui. Un soir, Christine, qui était reçue maintenant chez Sandoz, et qui ne manquait plus un jeudi, dans l'espérance de voir s'y égayer son grand enfant malade d'artiste, prit à part le maître de la maison, en le suppliant de tomber le lendemain chez eux. Et, le lendemain, Sandoz ayant justement des notes à chercher pour un roman, de l'autre côté de la butte Montmartre, alla violenter Claude, l'emporta, le débaucha jusqu'à la nuit.

Ce jour-là, comme ils étaient descendus à la porte de Clignancourt, où se tenait une fête perpétuelle, des chevaux de bois, des tirs, des guinguettes, ils eurent la stupeur de se trouver brusquement en face de Chaîne, trônant au milieu d'une vaste et riche baraque. C'était une sorte de chapelle très ornée: quatre jeux de tournevire s'y alignaient, des ronds chargés de porcelaines, de verreries, de bibelots dont le vernis et les dorures luisaient dans un éclair, avec des tintements d'harmonica, quand la main d'un joueur lançait le plateau, qui grinçait contre la plume; même un lapin vivant, le gros lot, noué de faveurs roses, valsait, tournait sans fin, ivre d'épouvante. Et ces richesses s'encadraient dans des tentures rouges, des lambrequins, des rideaux, entre lesquels, au fond de la boutique, comme au saint des saints d'un tabernacle, on voyait pendus trois tableaux, les trois chefs-d'œuvre de Chaîne, qui le suivaient de foire en foire, d'un bout à l'autre de Paris; la Femme adultère au centre, la copie du Mantegna à gauche, le poêle de Mahoudeau à droite. Le soir, quand les lampes à pétrole flambaient, que les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des astres, rien n'était plus beau que ces peintures, dans la pourpre saignante des étoffés; et le peuple béant s'attroupait.

Une pareille vue arracha une exclamation à Claude.

«Ah! mon Dieu!... Mais elles sont très bien, ces toiles! elles étaient faites pour ça.» Le Mantegna surtout, d'une sécheresse si naïve, avait l'air d'une image d'Épinal décolorée, clouée là pour le plaisir des gens simples; tandis que le poêle minutieux et de guingois, en pendant avec le Christ de pain d'épice, prenait une gaieté inattendue.

Mais Chaîne, qui venait d'apercevoir les deux amis, leur tendit la main, comme s'il les avait quittés la veille.

Il était calme, sans orgueil ni honte de sa boutique, et il n'avait pas vieilli, toujours en cuir, le nez complètement disparu entre les deux joues, la bouche empâtée de silence, enfoncée dans la barbe.

«Hein? on se retrouve! dit gaiement Sandoz. Vous savez qu'ils font rudement de l'effet, vos tableaux.

—Ce farceur! ajouta Claude, il a son petit Salon à lui tout seul. C'est très malin, ça!» La face de Chaîne resplendit, et il lâcha son mot:

«Bien sûr!» Puis, dans le réveil de son orgueil d'artiste, lui dont on ne tirait guère que des grognements, il prononça toute une phrase;«Ah! bien sûr que si j'avais eu de l'argent comme vous, je serais arrivé comme vous, tout de même.» C'était sa conviction. Jamais il n'avait mis son talent en doute, il lâchait simplement la partie, parce qu'elle ne nourrissait pas son homme. Au Louvre, devant les chefs-d'œuvre, il était uniquement persuadé qu'il fallait du temps.