Une flamme ralluma les yeux éteints de Dubuche.
«Oh! mes parents, ils sont heureux. Je leur ai acheté une petite maison, où ils mangent la rente que j'ai fait mettre au contrat... N'est-ce pas? maman avait assez avancé pour mon instruction, il fallait bien tout rendre, comme je l'avais promis... Ça, je peux le dire, mes parents n'ont pas de reproches à m'adresser.» On était arrivé à la grille, on stationna quelques minutes.
Enfin, il serra de son air brisé les mains de ses vieux camarades; puis, gardant un instant celle de Claude, il conclut, dans une simple constatation, où il n'y avait même pas de colère:
«Adieu, tâche de t'en sortir... Moi, j'ai raté ma vie.» Et ils le virent s'en retourner, poussant Alice, soutenant les pas déjà trébuchants de Gaston, lui-même avec le dos voûté et la marche lourde d'un vieillard.
Une heure sonnait, tous deux se hâtèrent de descendre vers Bennecourt, attristés, affamés. Mais d'autres mélancolies les y attendaient, un vent meurtrier avait passé là: les Faucheur, le mari, la femme, le père Poirette étaient morts; et l'auberge, tombée aux mains de cette oie de Mélie, devenait répugnante de saleté et de grossièreté. On leur y servit un déjeuner abominable, des cheveux dans l'omelette, des côtelettes sentant le suint, au milieu de la salle grande ouverte à la pestilence du trou à fumier, tellement remplie de mouches, que les tables en étaient noires. La chaleur du brûlant après-midi d'août entrait avec la puanteur, ils n'eurent pas le courage de commander du café, ils se sauvèrent.
«Et toi qui célébrais les omelettes de la mère Faucheur! dit Sandoz. Une maison finie... Nous faisons un tour, n'est-ce pas?» Claude allait refuser. Depuis le matin il n'avait qu'une hâte, marcher plus vite, comme si chaque pas abrégeait la corvée et le ramenait vers Paris. Son cœur, sa tête, son être entier était resté là-bas. Il ne regardait ni à droite ni à gauche, filant sans rien distinguer des champs ni des arbres, n'ayant au crâne que son idée fixe, dans une hallucination telle que, par moments, la pointe de la Cité lui semblait se dresser et l'appeler du milieu des vastes chaumes. Pourtant, la proposition de Sandoz éveillait en lui des souvenirs; et, une mollesse l'envahissant, il répondit:
«Oui, c'est ça, allons voir.»
Mais, à mesure qu'il avançait le long de la berge, il se révoltait de douleur. C'était à peine s'il reconnaissait le pays. On avait construit un pont pour relier Bonnières à Bennecourt: un pont, grand Dieu! à la place de ce vieux bac craquant sur sa chaîne, et dont la note noire, coupant le courant, était si intéressante! En outre, le barrage établi en aval, à Port-Villez, ayant remonté le niveau de la rivière, la plupart des îles se trouvaient submergées, les petits bras s'élargissaient. Plus de jolis coins, plus de ruelles mouvantes où se perdre, un désastre à étrangler tous les ingénieurs de la marine!
«Tiens! ce bouquet de saules qui émergent encore, à gauche, c'était le Barreux, l'île où nous allions causer dans l'herbe, tu te souviens?... Ah! les misérables!» Sandoz, qui ne pouvait voir couper un arbre sans montrer le poing au bûcheron, pâlissait de la même colère, exaspéré qu'on se fût permis d'abîmer la nature.
Puis, Claude, lorsqu'il s'approcha de son ancienne demeure, devint muet, les dents serrées. On avait vendu la maison à des bourgeois, il y avait maintenant une grille, à laquelle il colla son visage. Les rosiers étaient morts, les abricotiers étaient morts; le jardin, très propre, avec ses petites allées, ses carrés de fleurs et de légumes entourés de buis, se reflétait dans une grosse boule de verre étamé, posée sur un pied, au beau milieu; et la maison, badigeonnée à neuf, peinturlurée aux angles et aux encadrements en fausses pierres de taille, avait un endimanchement gauche de rustre parvenu, qui enragea le peintre. Non, non, il ne restait là rien de lui, rien de Christine, rien de leur grand amour de jeunesse! Il voulut voir encore, il monta derrière l'habitation, chercha le petit bois de chênes, ce trou de verdure où ils avaient laissé le vivant frisson de leur première étreinte; mais le petit bois était mort, mort avec le reste, abattu, vendu, brûlé.