—Ça, c'est bien vrai! conclut Sandoz très pâle. À quoi bon vouloir combler le néant?... Et dire que nous le savons, et que notre orgueil s'acharne!» Ils quittèrent le restaurant, vaguèrent dans les rues, s'échouèrent de nouveau au fond d'un café. Ils philosophaient, ils en étaient venus aux souvenirs de leur enfance, ce qui achevait de leur noyer le cœur de tristesse. Une heure du matin sonnait, quand ils se décidèrent à rentrer chez eux. Mais Sandoz parla d'accompagner Claude jusqu'à la rue Tourlaque. La nuit d'août était superbe, chaude, criblée d'étoiles. Et, comme ils faisaient un détour, remontant par le quartier de l'Europe, ils passèrent devant l'ancien café Baudequin, sur le boulevard des Batignolles. Le propriétaire avait changé trois fois; la salle n'était plus la même, repeinte, disposée autrement, avec deux billards à droite; et les couches de consommateurs s'y étaient succédé, les unes recouvrant les autres, si bien que les anciennes avaient disparu comme des peuples ensevelis.
Pourtant, la curiosité, l'émotion de toutes les choses mortes qu'ils venaient de remuer ensemble, leur firent traverser le boulevard, pour jeter un coup d'œil dans le café, par la porte grande ouverte. Ils voulaient revoir leur table d'autrefois, au fond, à gauche.
«Oh! regarde! dit Sandoz, stupéfait.
—Gagnière!» murmura Claude. C'était Gagnière, en effet, tout seul à cette table, au fond de la salle vide. Il avait dû venir de Melun pour un de ces concerts du dimanche, dont il se donnait la débauche; puis, le soir, perdu dans Paris, il était monté au café Baudequin, par une vieille habitude des jambes.
Pas un des camarades n'y remettait les pieds, et lui, témoin d'un autre âge, s'y entêtait, solitaire. Il n'avait pas encore touché à sa chope, il la regardait, si pensif, que les garçons commençaient à mettre les chaises sur les tables pour le balayage du lendemain, sans qu'il bougeât.
Les deux amis hâtèrent le pas, inquiets de cette figure vague, pris de la terreur enfantine des revenants. Et ils se séparèrent rue Tourlaque.
«Ah! ce triste Dubuche! dit Sandoz en serrant la main de Claude, c'est lui qui nous a gâté notre journée.» Dès novembre, lorsque tous les vieux amis furent rentrés, Sandoz songea à les réunir dans un de ses dîners du jeudi, comme il en avait gardé la coutume. C'était toujours la meilleure de ses joies: la vente de ses livres augmentait, le faisait riche; l'appartement de la rue de Londres prenait un grand luxe, à côté de la petite maison bourgeoise des Batignolles; et lui restait immuable. En outre, cette fois, il complotait, dans sa bonhomie, de donner à Claude une distraction certaine, par une de leurs chères soirées de jeunesse. Aussi veilla-t-il aux invitations: Claude et Christine naturellement; Jory et sa femme, qu'il avait fallu recevoir depuis le mariage; puis, Dubuche qui venait toujours seul; Fagerolles, Mahoudeau, Gagnière enfin. On serait dix, et rien que des camarades de l'ancienne bande, pas un gêneur, pour que la bonne entente et la gaieté fussent complètes.
Henriette, plus méfiante, hésita, lorsqu'ils arrêtèrent cette liste de convives.
«Oh! Fagerolles? Tu crois, Fagerolles avec les autres?
Ils ne l'aiment guère... Et Claude non plus d'ailleurs, j'ai cru remarquer un froid...» Mais il l'interrompit, ne voulant pas en convenir.