Alors, derrière eux, Sandoz cria, hors de lui:

«C'est la fin, c'est fatalement le journaliste qui traite les autres de ratés, le bâcleur d'articles tombé dans l'exploitation de la bêtise publique!... Ah! Mathilde la Revanche!» Il ne restait que Christine et Claude. Ce dernier, depuis, que le salon se vidait, affaissé au fond d'un fauteuil, ne parlait plus, repris par cette sorte de sommeil magnétique qui le raidissait, les regards fixes, très loin, au-delà des murs. Sa face se tendait, une attention convulsée la portait en avant: il voyait certainement l'invisible, il entendait un appel du silence.

Christine s'était levée à son tour, en s'excusant de partir ainsi les derniers. Henriette lui avait saisi les mains, et elle lui répétait combien elle l'aimait, elle la suppliait de venir souvent, d'user d'elle en tout comme d'une sœur; tandis que la triste femme, d'un charme si douloureux dans sa robe noire, secouait la tête avec un pâle sourire,«Voyons, lui dit Sandoz à l'oreille, après avoir jeté un coup d'œil sur Claude, il ne faut pas vous désoler ainsi... Il a beaucoup causé, il a été plus gai ce soir. Ça va très bien.» Mais elle, d'une voix de terreur:

«Non, non, regardez ses yeux... Tant qu'il aura ces yeux-là, je tremblerai... Vous avez fait ce que vous avez pu, merci. Ce que vous n'avez pas fait, personne ne le fera. Ah! que je souffre, de ne plus compter, moi! de ne rien pouvoir!» Et tout haut:—«Claude, viens-tu?» Deux fois, elle dut répéter la phrase. Il ne l'entendait pas, il finit par tressaillir et par se lever, en disant, comme s'il avait répondu à l'appel lointain, là-bas, à l'horizon:

«Oui, j'y vais, j'y vais.»—Lorsque Sandoz et sa femme se retrouvèrent seuls enfin, dans le salon où l'air s'étouffait, chauffé par les lampes, comme alourdi d'un silence mélancolique après l'éclat mauvais des querelles, tous les deux se regardèrent, et ils laissèrent tomber leurs bras, dans le navrement de leur malheureuse soirée. Elle, pourtant, tâcha d'en rire, murmurant:

«Je t'avais prévenu, j'avais bien compris...» Mais il l'interrompit encore d'un geste désespéré. Eh quoi! était-ce donc la fin de sa longue illusion, de ce rêve d'éternité, qui lui avait fait mettre le bonheur dans quelques amitiés choisies dès l'enfance, puis goûtées jusqu'à l'extrême vieillesse. Ah! la bande lamentable, quelle cassure dernière, quel bilan à pleurer, après cette banqueroute du cœur! Et il s'étonnait des amis qu'il avait semés le long de la route, des grandes affections perdues en chemin, du perpétuel changement des autres, autour de son être qu'il ne voyait pas changer. Ses pauvres jeudis l'emplissaient de pitié, tant de souvenirs en deuil, cette mort lente de ce qu'on aime! Est-ce qu'ils allaient se résigner, sa femme et lui, à vivre au désert, cloîtrés dans la haine du monde? Est-ce qu'ils ouvriraient la porte toute large, devant le flot des inconnus et des indifférents?

Peu à peu, une certitude se faisait au fond de son chagrin: tout finissait et rien ne recommençait, dans la vie. Il sembla se rendre à l'évidence, il dit avec un gros soupir:

«Tu avais raison... Nous ne les inviterons plus à dîner ensemble, ils se mangeraient.»

Dehors, dès qu'ils débouchèrent sur la place de la Trinité, Claude lâcha le bras de Christine et il bégaya qu'il avait une course; il la pria de rentrer sans lui. Elle l'avait senti trembler d'un grand frisson, elle resta effarée de surprise et de crainte: une course, à une pareille heure, à minuit passé! pour aller où, pour quoi faire? Il tournait le dos, il s'échappait, quand elle le rattrapa, en le suppliant, en prétextant qu'elle avait peur, qu'il ne la laisserait pas, si tard, remonter ainsi à Montmartre. Cette considération parut seule le ramener. Il lui reprit le bras, ils gravirent la rue Blanche et la rue Lepic, se trouvèrent enfin rue Tourlaque. Et, devant leur porte, après avoir sonné, de nouveau il la quitta.

«Te voici chez nous... Moi, je vais faire ma course.» Déjà, il se sauvait, à grandes enjambées, en gesticulant comme un fou. La porte s'était ouverte, et elle ne la referma même pas, elle s'élança, pour le suivre. Rue Lepic, elle le rejoignit; mais, de crainte de l'exalter davantage, elle se contenta dès lors de ne pas le perdre de vue, marchant à une trentaine de mètres, sans qu'il la sût derrière ses talons. Après la rue Lepic, il redescendit la rue Blanche, puis il fila par la rue de la Chaussée-d'Antin et la rue du Quatre-Septembre, jusqu'à la rue Richelieu.