«Tu me repousses, acheva-t-elle violemment, tu te recules de moi, la nuit, comme si je te répugnais, tu vas ailleurs, et pour aimer quoi? un rien, une apparence, un peu de poussière, de la couleur sur de la toile!... Mais, encore un coup, regarde-la donc, ta femme là-haut! vois donc quel monstre tu viens d'en faire, dans ta folie!
Est-ce qu'on est bâtie comme ça? est-ce qu'on a des cuisses en or et des fleurs sous le ventre?... Réveille-toi, ouvre les yeux, rentre dans l'existence.» Claude, obéissant au geste dominateur dont elle lui montrait le tableau, s'était levé et regardait. La bougie, restée sur la plate-forme de l'échelle, en l'air, éclairait comme d'une lueur de cierge la Femme, tandis que toute l'immense pièce demeurait plongée dans les ténèbres. Il s'éveillait enfin de son rêve, et la Femme, vue ainsi d'en bas, avec quelques pas de recul, l'emplissait de stupeur.
Qui donc venait de peindre cette idole d'une religion inconnue? qui l'avait faite de métaux, de marbres et de gemmes, épanouissant la rose mystique de son sexe, entre les colonnes précieuses des cuisses, sous la voûte sacrée du ventre? Était-ce lui qui, sans le savoir, était l'ouvrier de ce symbole du désir insatiable, de cette image extra-humaine de la chair, devenue de l'or et du diamant entre ses doigts, dans son vain effort d'en faire de la vie? Et, béant, il avait peur de son œuvre, tremblant de ce brusque saut dans l'au-delà, comprenant bien que la réalité elle même ne lui était plus possible, au bout de sa longue lutte pour la vaincre et la repétrir plus réelle, de ses mains d'homme. «Tu vois! tu vois!» répétait victorieusement Christine.
Et lui, très bas, balbutiait:
«Oh! qu'ai-je fait?... Est-ce donc impossible de créer? nos mains n'ont-elles donc pas la puissance de créer des êtres?» Elle le sentit faiblir, elle le saisit entre ses deux bras.
«Mais pourquoi ces bêtises, pourquoi autre chose que moi, qui t'aime?... Tu m'as prise pour modèle, tu as voulu des copies de mon corps. À quoi bon, dis? est-ce que ces copies me valent? elles sont affreuses, elles sont raides et froides comme des cadavres... Et je t'aimé, et je veux t'avoir. Il faut tout te dire, tu ne comprends pas, quand je rôde autour de toi, que je t'offre de poser, que je suis là, à te frôler, dans ton haleine. C'est que je t'aime, entends-tu? c'est que je suis en vie, moi! et que je te veux...» Éperdument, elle le liait de ses membres, de ses bras nus, de ses jambes nues. Sa chemise, à moitié arrachée, avait laissé jaillir sa gorge, qu'elle écrasait contre lui, qu'elle voulait entrer en lui, dans cette dernière bataille de sa passion. Et elle était la passion elle-même, débridée enfin avec son désordre et sa flamme, sans les réserves chastes d'autrefois, emportée à tout dire, à tout faire, pour vaincre. Sa face s'était gonflée, les yeux doux et le front limpide disparaissaient sous les mèches tordues des cheveux, il n'y avait plus que les mâchoires saillantes, le menton violent, les lèvres rouges.
«Oh! non, laisse! murmura Claude. Oh! je suis trop malheureux!».
De sa voix ardente, elle continua:
«Tu me crois peut-être vieille. Oui, tu disais que je me gâtais, et je l'ai cru moi-même, je m'examinais pendant la pose, pour chercher des rides... Mais ce, n'était pas vrai, ça! Je le sens bien, que je n'ai pas vieilli, que je suis toujours jeune, toujours forte...»
Puis, comme il se débattait encore: