Cependant, Claude restait satisfait, dans l'excitation heureuse d'une bonne séance. Si son ami pouvait lui donner deux ou trois dimanches pareils, le bonhomme y serait, et carrément. Pour cette fois, il y en avait assez. Tous deux plaisantèrent, car d'habitude il tuait ses modèles, ne les lâchant qu'évanouis, morts de fatigue. Lui-même attendait de tomber, les jambes rompues, le ventre vide.

Et, comme cinq heures sonnaient au coucou, il se jeta sur son reste de pain, il le dévora. Épuisé, il le cassait de ses doigts tremblants, il le mâchait à peine, revenu devant son tableau, repris par son idée, au point qu'il ne savait même pas qu'il mangeait.

«Cinq heures, dit Sandoz qui s'étirait, les bras en l'air.

Nous allons dîner... Justement, voici Dubuche.» On frappait, et Dubuche entra. C'était un gros garçon brun, au visage correct et bouffi, le cheveux ras, les moustaches déjà fortes. Il donna des poignées de main, il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau. Au fond, cette peinture déréglée le bousculait, dans la pondération de sa nature, dans son respect de bon élève pour les formules établies; et sa vieille amitié seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette fois, tout son être se révoltait, visiblement.

«Eh bien! quoi donc? Ça ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait.

—Si, si, oh! très bien peint... Seulement...

—Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne?

—Seulement, c'est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces femmes nues... On n'a jamais vu ça.» Du coup, les deux autres éclatèrent. Est-ce qu'au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composés de la sorte? Et puis, si l'on n'avait jamais vu ça, on le verrait. On s'en fichait bien, du public! Sans se troubler sous la furie de ces réponses, Dubuche répétait tranquillement:

«Le public ne comprendra pas... Le public trouvera ça cochon... Oui, c'est cochon:

—Sale bourgeois! cria Claude exaspéré. Ah! ils te crétinisent raide à l'École, tu n'étais pas si bête!» C'était la plaisanterie courante de ses deux amis, depuis qu'il suivait les cours de l'École des Beaux-Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence que prenait la querelle; et il se sauva, en tapant sur les peintres. Ça, on avait raison de le dire, les peintres étaient de jolis crétins, à l'École. Mais, pour les architectes, la question changeait. Où voulait-on qu'il fît ses études? Il se trouvait bien forcé de passer par là. Plus tard, ça ne l'empêcherait pas d'avoir ses idées à lui. Et il affecta, une allure très révolutionnaire.