«Tiens! le père Malgras!» Le marchand de tableaux était un gros homme, enveloppé dans une vieille redingote verte, très sale, qui lui donnait l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coupés en brosse et sa face rouge, plaquée de violet. Il dit, d'une voix de rogomme:
«Je passais par hasard sur le quai, en face... J'ai vu monsieur à la fenêtre, et je suis monté...» Il s'interrompit, devant le silence du peintre, qui s'était retourné vers sa toile, avec un mouvement d'exaspération.
Du reste, il ne se troublait pas, très à l'aise, carrément planté sur ses fortes jambes, examinant de ses yeux tachés de sang le tableau ébauché. Il le jugea sans gêne, d'une phrase où il y avait de l'ironie et de la tendresse.
«En voilà une machine!» Et, comme personne encore ne soufflait mot, il se promena tranquillement à petits pas dans l'atelier, regardant le long des murs. Le père Malgras, sous l'épaisse couche de sa crasse, était un gaillard très fin, qui avait le goût et le flair de la bonne peinture. Jamais il ne s'égarait chez les barbouilleurs médiocres, il allait droit, par instinct, aux artistes personnels, encore contestés, dont son nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il avait le marchandage féroce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour emporter à bas prix la toile qu'il convoitait.
Ensuite, il se contentait d'un bénéfice de brave homme, vingt pour cent, trente pour cent au plus, ayant basé son affaire sur le renouvellement rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir auquel de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ailleurs superbement.
Arrêté près de la porte, devant les académies peintes à l'atelier Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant d'une jouissance de connaisseur, qu'il éteignait sous ses lourdes paupières. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqué qui perdait son temps à d'immenses choses dont personne ne voulait! Les jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le ravissaient. Mais cela n'était pas de vente, et il avait déjà fait son choix, une petite esquisse, un coin de la campagne de Plassans, violente et délicate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'approcha, il dit négligemment:
«Qu'est-ce que c'est que ça? Ah! oui, une de vos affaires du Midi... C'est trop cru, j'ai encore les deux que je vous ai achetées.» Et il continua en phrases molles, interminables;«Vous refuserez peut-être de me croire, monsieur Lantier, ça ne se vend pas du tout, pas du tout. J'en ai plein un appartement, je crains toujours de crever quelque chose, quand je me retourne. Il n'y a pas moyen que je continue, parole d'honneur! il faudra que je liquide, et je finirai à l'hôpital... N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le cœur plus grand que la poche, je ne demande qu'à obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh! pour ça, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mordent pas!» Il jouait l'émotion; puis, avec l'élan d'un homme qui fait une folie:
«Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'est-ce que vous me demandez de cette pochade?» Claude, agacé, peignait avec des tressaillements nerveux.
Il répondit d'une voix sèche, sans tourner la tête «Vingt francs.
—Comment! Vingt francs! Vous êtes fou! Vous m'avez vendu les autres dix francs pièce... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou de plus!».