Est-ce que ça existait! Des idiots, dont personne ne parlerait plus, dix ans après leur mort! Ils s'étaient engagés sur le pont, ils haussaient les épaules de pitié. Puis, lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de la place de la Concorde, ils se turent.
«Ça, finit par déclarer Claude, ça, ce n'est pas bête du tout.» Il était quatre heures, la belle journée s'achevait dans un poudroiement glorieux de soleil. À droite et à gauche, vers la Madeleine et vers le Corps législatif, des lignes d'édifices filaient en lointaines perspectives, se découpaient nettement au ras du ciel; tandis que le jardin des Tuileries étageait les cimes rondes de ses grands marronniers. Et, entre les deux bordures vertes des contre-allées, l'avenue des Champs-Élysées montait tout là-haut, à perte de vue, terminée par la porte colossale de l'Arc de Triomphe, béante sur l'infini. Un double courant de foule, un double fleuve y roulait, avec les remous vivants des attelages, les vagues fuyantes des voitures, que le reflet d'un panneau, l'étincelle d'une vitre de lanterne semblaient blanchir d'une écume. En bas, la place, aux trottoirs immenses, aux chaussées larges comme des lacs, s'emplissait de ce flot continuel, traversée en tous sens du rayonnement des roues, peuplée de points noirs qui étaient des hommes; et les deux fontaines ruisselaient, exhalaient une fraîcheur, dans cette vie ardente.
Claude, frémissant, cria:
«Ah! ce Paris... Il est à nous, il n'y a qu'à le prendre.» Tous quatre se passionnaient, ouvraient des yeux luisants de désir. N'était-ce pas la gloire qui soufflait, du haut de cette avenue, sur la ville entière? Paris tenait là, et ils le voulaient. «Eh bien, nous le prendrons! affirma Sandoz de son air têtu.
—Parbleu!» dirent simplement Mahoudeau et Jory.
Ils s'étaient remis à marcher, ils vagabondèrent encore, se trouvèrent derrière la Madeleine, enfilèrent la rue Tronchet. Enfin, ils arrivaient à la place du Havre, lorsque Sandoz s'exclama:
«Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons?» Les autres s'étonnèrent. Tiens! ils allaient chez Baudequin.
«Quel jour sommes-nous? demanda Claude. Hein? jeudi... Fagerolles et Gagnière doivent y être alors... Allons chez Baudequin.» Et ils gravirent la rue d'Amsterdam. Ils venaient de traverser Paris, c'était là une de leurs grandes tournées favorites; mais ils avaient d'autres itinéraires, d'un bout à l'autre des quais parfois, ou bien un morceau des fortifications, de la porte Saint-Jacques aux Moulineaux, ou encore une pointe sur le Père-La-Chaise, suivie d'un crochet par les boulevards extérieurs. Ils couraient les rues, les places, les carrefours, ils vaguaient des journées entières, tant que leurs jambes pouvaient les porter, comme s'ils avaient voulu conquérir les quartiers les uns après les autres, en jetant leurs théories retentissantes aux façades des maisons; et le pavé semblait à eux, tout le pavé battu par leurs semelles, ce vieux sol de combat d'où montait une ivresse qui grisait leur lassitude.
Le café Baudequin était situé sur le boulevard des Batignolles à l'angle de la rue Darcet. Sans qu'on sût pourquoi, la bande l'avait choisi comme lieu de réunion, bien que Gagnière seul habitât le quartier. Elle s'y réunissait régulièrement le dimanche soir; puis, le jeudi, vers cinq heures, ceux qui étaient libres avaient pris l'habitude d'y paraître un instant. Ce jour-là, par ce beau soleil, les petites tables du dehors, sous la tente, se trouvaient toutes occupées d'un double rang de consommateurs barrant le trottoir. Mais eux avaient l'horreur de ce coudoiement, de cet étalage en public: et ils bousculèrent le monde, pour entrer dans la salle déserte et fraîche.
«Tiens! Fagerolles qui est seul!» cria Claude.