Jory surtout semblait l'intéresser, très excité, fixant sur elle des yeux de braise. Comme il fumait, elle lui enleva sa cigarette de la bouche et la mit à la sienne; cela, sans interrompre son bavardage de vie polissonne.
«Vous êtes tous des peintres, ah! c'est amusant!... Et ces trois-là, pourquoi ont-ils l'air de bouder? Rigolez donc, je vas vous chatouiller, moi! vous allez voir!» En effet, Sandoz, Claude et Mahoudeau, interloqués, la contemplaient d'un air sérieux. Mais elle restait l'oreille aux aguets, elle entendit revenir son monsieur, et elle jeta vivement dans le nez de Fagerolles:
«Tu sais, demain soir, si tu veux. Viens me prendre à la brasserie Bréda.» Puis, après avoir replacé la cigarette tout humide aux lèvres de Jory, elle se cavala à longues enjambées, les bras en l'air, dans une grimace d'un comique extravagant; et, lorsque le monsieur reparut, la mine grave, un peu pâle, il la retrouva immobile, les yeux sur la même gravure du journal illustré. Cette scène s'était passée si rapidement, au galop d'une telle drôlerie, que les deux sergents, de bons diables, se remirent à battre leurs cartes, en crevant de rire.
Du reste, Irma les avait tous conquis. Sandoz déclarait son nom de Bécot très bien pour un roman; Claude demandait si elle voudrait lui poser une étude; tandis que Mahoudeau la voyait en gamin, une statuette qu'on vendrait pour sûr. Bientôt, elle s'en alla, en envoyant du bout des doigts, derrière le dos du monsieur, des baisers à toute la table, une pluie de baisers, qui achevèrent d'enflammer Jory. Mais Fagerolles ne voulait pas la prêter encore, très amusé inconsciemment de retrouver en elle une enfant du même trottoir que lui, chatouillé par cette perversion du pavé, qui était la sienne.
Il était cinq heures, la bande fit revenir de la bière.
Des habitués du quartier avaient envahi les tables voisines, et ces bourgeois jetaient sur le coin des artistes des regards obliques, où le dédain se mêlait à une déférence inquiète. On les connaissait bien, une légende commençait à se former. Eux, causaient maintenant de choses bêtes, la chaleur qu'il faisait, la difficulté d'avoir de la place dans l'omnibus de l'Odéon, la découverte d'un marchand de vin chez qui on mangeait de la vraie viande. Un d'eux voulut entamer une discussion sur un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au musée du Luxembourg; mais tous étaient du même avis: les toiles ne valaient pas les cadres. Et ils ne parlèrent plus, ils fumèrent en échangeant des mots rares et des rires d'intelligence. «Ah! çà, demanda enfin Claude, est-ce que nous attendons Gagnière?».
On protesta. Gagnière était assommant; et, d'ailleurs, il arriverait bien à l'odeur de la soupe.
«Alors, filons, dit Sandoz. Il y a un gigot ce soir, tâchons d'être à l'heure.» Chacun paya sa consommation, et tous sortirent. Cela émotionna le café. Des jeunes gens, des peintres sans doute, chuchotèrent en se montrant Claude, comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un clan de sauvages.
C'était le fameux article de Jory qui produisait son effet, le public devenait complice et allait créer de lui-même l'école du plein air, dont la bande plaisantait encore.
Ainsi qu'ils le disaient gaiement, le café Baudequin ne s'était pas douté de l'honneur qu'ils lui faisaient, le jour où ils l'avaient choisi pour être le berceau d'une révolution.