Quel désir! se perdre, se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient! Bongrand, jusque-là immobile, eut un geste vague de souffrance, devant cette confiance illimitée, cette joie bruyante de l'assaut. Il oubliait les cent toiles qui avaient fait sa gloire, il pensait à l'accouchement de l'œuvre dont il venait de laisser l'ébauche sur son chevalet. Et, retirant de la bouche sa petite pipe, il murmura, les yeux mouillés d'attendrissement: «Oh! jeunesse, jeunesse!» Jusqu'à deux heures du matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l'eau chaude dans la théière. On n'entendait plus monter du quartier, anéanti de sommeil, que les jurements d'une chatte en folie. Tous divaguaient, grisés de paroles, la gorge arrachée, les yeux brûlés; et lui, lorsqu'ils se décidèrent enfin à partir, prit la lampe, les éclaira par-dessus la rampe de l'escalier, en disant très bas:

«Ne faites pas de bruit, ma mère dort.» La dégringolade assourdie des souliers le long des marches alla en s'affaiblissant, et la maison retomba dans un grand silence. Quatre heures sonnaient. Claude, qui accompagnait Bongrand, causait toujours, à travers les rues désertes. Il ne voulait pas se coucher, il attendait le soleil, avec une rage d'impatience, pour se remettre à son tableau. Cette fois, il était certain de faire un chef-d'œuvre, exalté par cette bonne journée de camaraderie, la tête douloureuse et grosse d'un monde. Enfin, il avait trouvé la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on retourne chez une femme adorée, le cœur battant à grands coups, désespéré maintenant de cette absence d'un jour, qui lui semblait un abandon sans fin; et il allait droit à sa toile, et en une séance il réalisait son rêve. Cependant, tous les vingt pas, à la clarté vacillante des becs de gaz, Bongrand l'arrêtait par un bouton de son paletot, en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du tonnerre de Dieu. Ainsi, lui, Bongrand, avait beau être un malin, il n'y entendait rien encore. À chaque œuvre nouvelle, il débutait, c'était à se casser la tête contre les murs. Le ciel s'éclairait, des maraîchers commençaient à descendre vers les Halles. Et l'un et l'autre continuaient à vaguer, chacun parlant pour lui, très haut, sous les étoiles pâlissantes.


[IV]

Six semaines plus tard, Claude peignait un matin dans un flot de soleil qui tombait par la baie vitrée de l'atelier.

De pluies continues avaient attristé le milieu d'août, et le courage au travail lui revenait avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avançait guère, il s'y appliquait pendant de longues matinées silencieuses, en artiste combattu et obstiné.

On frappa. Il crut que c'était Mme Joseph, la concierge, qui lui montait son déjeuner; et, comme la clef restait toujours sur la porte, il cria simplement:

«Entrez!» La porte s'était ouverte, il y eut un remuement léger, puis tout cessa. Lui, continuait de peindre, sans même tourner la tête. Mais ce silence frissonnant, une vague haleine qui palpitait, finirent par l'inquiéter. Il regarda, il demeura stupéfait: une femme était là, vêtue d'une robe claire, le visage à demi caché sous une voilette blanche; et il ne la connaissait point, et elle tenait une botte de roses qui achevait de l'ahurir.

Tout d'un coup, il la reconnut.

«Vous, mademoiselle!... Ah bien! si je songeais à vous!» C'était Christine. Il n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable, qui était le cri même de la vérité. D'abord, elle l'avait préoccupé de son souvenir; ensuite, à mesure que les jours s'écoulaient, depuis près de deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle était passée à l'état de vision fuyante et regrettée, de profil charmant qui se perd et qu'on ne doit jamais revoir.