Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient épuisés, Claude voulait savoir quelle était sa vie chez Mme Vanzade; et, chaque semaine, elle lui donnait de nouveaux détails. Dans le petit hôtel de Passy, silencieux et fermé, l'existence passait régulière, avec le tic-tac affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisinière et un valet de chambre, depuis quarante ans dans la famille, traversaient seuls les pièces vides, sans un bruit de leurs pantoufles, d'un pas de fantômes. Parfois, de loin en loin, venait une visite, quelque général octogénaire, si desséché, qu'il pesait à peine sur les tapis.

C'était la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de veilleuse, à travers les lames des persiennes.

Depuis que Madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait plus sa chambre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire des livres de piété, interminablement. Ah! ces lectures sans fin, comme elles pesaient à la jeune fille! Si elle avait su un métier, avec quelle joie elle aurait coupé des robes, épinglé des chapeaux, gaufré des pétales de fleurs! Dire qu'elle n'était capable de rien, qu'elle avait tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l'étoffe d'une fille à gages, d'une demi-domestique! Et puis, elle souffrait de cette demeure close, rigide, qui sentait la mort; elle était reprise des étourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au travail, pour faire plaisir à sa mère; une rébellion de son sang la soulevait, elle aurait crié et sauté, ivre du besoin de vivre. Mais Madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui ordonnant de longues promenades, qu'elle était pleine de remords, lorsque, au retour du quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du bois de Boulogne, inventer une cérémonie à l'église, où elle ne mettait plus les pieds. Chaque jour, Madame semblait éprouver pour elle une tendresse plus grande; c'étaient sans cesse des cadeaux, une robe de soie, une petite montre ancienne, jusqu'à du linge; et elle-même aimait beaucoup Madame, elle avait pleuré un soir que celle-ci l'appelait sa fille, elle jurait de ne la quitter jamais maintenant, le cœur noyé de pitié, à la voir si vieille et si infirme.

«Bah! dit Claude un matin, vous serez récompensée, elle vous fera son héritière.» Christine demeura saisie.

«Oh! pensez-vous?... On dit qu'elle a trois millions...

Non, non, je n'y ai jamais songé, je ne veux pas, qu'est-ce que je deviendrais?» Claude s'était détourné, et il ajouta d'une voix brusque:

«Vous deviendriez riche, parbleu!... D'abord, sans doute, elle vous mariera.»

Mais, à ce mot, elle l'interrompit d'un éclat de rire.

«Avec un de ses vieux amis, le général qui a un menton en argent... Ah! la bonne folie!» Tous deux en restaient à une camaraderie de vieilles connaissances. Il était presque aussi neuf qu'elle en toutes choses, n'ayant connu que des filles de hasard, vivant au-dessus du réel, dans des amours romantiques. Cela leur semblait naturel et très simple, à elle comme à lui, de se voir de la sorte en secret, par amitié, sans autre galanterie qu'une poignée de main à l'arrivée et qu'une poignée de main au départ. Lui, ne se questionnait même plus sur ce qu'elle pouvait savoir de la vie et de l'homme, dans ses ignorances de demoiselle honnête; et c'était elle qui le sentait timide, qui le regardait fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble étonné de la passion qui s'ignore. Mais rien encore de brûlant ni d'agité ne gâtait le plaisir qu'ils éprouvaient à être ensemble.

Leurs mains demeuraient fraîches, ils parlaient de tout gaiement, ils se disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se fâcher. Seulement, cette amitié devenait si vive, qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre.