«Tiens! mais c'est une idée! Toi qui cherches une belle fille, sans la trouver!... Elle va se défaire. Défais-toi, ma chérie, défais-toi un peu, pour qu'il voie.» D'une main, Irma dénoua vivement son chapeau, et elle cherchait de l'autre les agrafes de son corsage, malgré les refus énergiques de Claude qui se débattait comme si on l'eût violenté.
«Non, non, c'est inutile... Madame est trop petite... Ce n'est pas du tout ça, pas du tout!
—Qu'est-ce que ça fiche? dit-elle, vous verrez toujours.» Et Jory s'obstinait. «Laisse donc! c'est à elle que tu fais plaisir... Elle ne pose pas d'habitude, elle n'en a pas besoin; mais ça la régale, de se montrer. Elle vivrait sans chemise... Défais-toi, ma chérie. Rien que la gorge, puisqu'il a peur que tu ne le manges!» Enfin, Claude l'empêcha de se déshabiller. Il bégayait des excuses: plus tard, il serait très heureux; en ce moment, il craignait qu'un document nouveau n'achevât de l'embrouiller; et elle se contenta de hausser les épaules, en le regardant fixement de ses jolis yeux de vice, d'un air de souriant mépris.
Alors, Jory causa de la bande. Pourquoi donc Claude n'était-il pas venu, l'autre jeudi, chez Sandoz? On ne le voyait plus, Dubuche l'accusait d'être entretenu par une actrice. Oh! il y avait eu un attrapage entre Fagerolles et Mahoudeau, à propos de l'habit noir en sculpture!
Gagnière, le dimanche d'auparavant, était sorti d'une audition de Wagner, avec un œil en compote. Lui, Jory, avait manqué d'avoir un duel, au café Baudequin, pour un de ses derniers articles du Tambour. C'est qu'il les menait raides, les peintres de quatre sous, les réputations volées! La campagne contre le jury du Salon faisait un vacarme du diable, il ne resterait pas un morceau de ses gabelous de l'idéal, qui empêcheraient la nature d'entrer.
Claude l'écoutait, dans une impatience irritée. Il avait repris sa palette, il piétinait devant son tableau. L'autre fini par comprendre.
«Tu désires travailler, nous te laissons.»
Irma continuait à regarder le peintre, avec son vague sourire, étonnée de la bêtise de ce nigaud qui ne voulait pas d'elle, tourmentée maintenant du caprice de l'avoir, malgré lui. C'était laid, son atelier, et lui-même n'avait rien de beau; mais pourquoi posait-il pour la vertu? Elle le plaisanta un instant, fine, intelligente, portant déjà sa fortune, dans le débraillé de sa jeunesse. Et, à la porte, elle s'offrit une dernière fois, en lui chauffant la main d'une pression longue et enveloppante.
«Quand vous voudrez.» Ils étaient partis, et Claude dut aller écarter le paravent; car, derrière, Christine restait au bord du lit, comme sans force pour se lever. Elle ne parla pas de cette fille, elle déclara simplement qu'elle avait eu bien peur; et elle voulut s'en aller tout de suite, tremblant d'entendre frapper encore, emportant au fond de ses yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point.
Longtemps, d'ailleurs, ce milieu d'art brutal, cet atelier empli de tableaux violents, était demeuré pour elle un malaise. Elle ne pouvait s'habituer aux nudités vraies des académies, à la réalité crue des études faites en Provence, blessée, répugnée. Surtout elle n'y comprenait rien, grandie dans la tendresse et l'admiration d'un autre art, ces fines aquarelles de sa mère, ces éventails d'une délicatesse de rêve, où des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleuâtres. Souvent encore, elle-même s'amusait à de petits paysages d'écolière, deux ou trois motifs toujours répétés, un lac avec une ruine, un moulin battant l'eau d'une rivière, un chalet et des sapins blancs de neige. Et elle s'étonnait: était-ce possible qu'un garçon intelligent peignît d'une façon si déraisonnable, si laide, si fausse? car elle ne trouvait pas seulement ces réalités d'une hideur de monstres, elle les jugeait aussi en dehors de toute vérité permise. Enfin, il fallait être fou.