Cette pensée tendre, ces lilas frais et odorants, qui l'éveillaient, le touchèrent beaucoup, comme s'ils étaient le présage d'une bonne journée. En chemise, nu-pieds, il les mit dans son pot à eau, sur la table. Puis, les yeux enflés de sommeil, effaré, il s'habilla, en grondant d'avoir dormi si tard. La veille, il avait promis à Dubuche et à Sandoz de les prendre, dès huit heures, chez ce dernier, pour se rendre tous les trois ensemble au Palais de l'Industrie, où l'on trouverait le reste de la bande. Et il était déjà en retard d'une heure! Mais, justement, il ne pouvait plus mettre la main sur rien, dans son atelier, en déroute depuis le départ de la grande toile. Pendant cinq minutes, il chercha ses souliers, à genoux parmi de vieux châssis. Des parcelles d'or s'envolaient; car, ne sachant où se procurer l'argent d'un cadre, il avait fait ajuster quatre planches par un menuisier du voisinage, et il les avait dorées lui-même, avec son amie, qui s'était révélée comme une doreuse très maladroite. Enfin, vêtu, chaussé, son chapeau de feutre constellé d'étincelles jaunes, il s'en allait lorsqu'une pensée superstitieuse le ramena vers les fleurs, qui restaient seules au milieu de la table. S'il ne baisait point ces lilas, il aurait un affront. Il les baisa, embaumé par leur odeur forte de printemps. Sous la voûte, il donna sa clef à la concierge, comme d'habitude.
«Madame Joseph, je n'y serai pas de la journée.» En moins de vingt minutes, Claude fut rue d'Enfer, chez Sandoz. Mais celui-ci, qu'il craignait de ne plus rencontrer, se trouvait également en retard, à la suite d'une indisposition de sa mère. Ce n'était rien, simplement une mauvaise nuit, qui l'avait bouleversé d'inquiétude.
Rassuré à présent, il lui conta que Dubuche avait écrit de ne pas l'attendre, en leur donnant rendez-vous là-bas.
Tous les deux partirent; et, comme il était près d'onze heures, ils se décidèrent à déjeuner, au fond d'une petite crémerie déserte de la rue Saint-Honoré, longuement, envahis d'une paresse dans leur ardent désir de voir, goûtant une sorte de tristesse attendrie à s'attarder parmi de vieux souvenirs d'enfance.
Une heure sonna, lorsqu'ils traversèrent les Champs-Élysées c'était par une journée exquise, au grand ciel limpide, dont une brise, froide encore, semblait aviver le bleu. Sous le soleil, couleur de blé mûr, les rangées de marronniers avaient des feuilles neuves, d'un vert tendre, fraîchement verni; et les bassins avec leurs gerbes jaillissantes, les pelouses correctement tenues, la profondeur des allées et la largeur des espaces, donnaient au vaste horizon un air de grand luxe. Quelques équipages, rares à cette heure, montaient; pendant qu'un flot de foule, perdu et mouvant comme une fourmilière, s'engouffrait sous l'arcade énorme du Palais de l'Industrie.
Quand ils furent entrés, Claude eut un léger frisson, dans le vestibule géant, d'une fraîcheur de cave, et dont le pavé humide sonnait sous les pieds, ainsi qu'un dallage d'église. Il regarda, à droite et à gauche, les deux escaliers monumentaux, et il demanda avec mépris:
«Dis donc, est-ce que nous allons traverser leur saleté de Salon?»
—Ah! non, fichtre! répondit Sandoz. Filons par le jardin. Il y a, là-bas, l'escalier de l'Ouest qui mène aux Refusés.» Et ils passèrent dédaigneusement entre les petites tables de vendeuses de catalogues. Dans l'écartement d'immenses rideaux de velours rouge, le jardin vitré apparaissait, au-delà d'un porche d'ombre.
À ce moment de la journée, le jardin était presque vide, il n'y avait du monde qu'au buffet, sous l'horloge, la cohue des gens en train de déjeuner là. Toute la foule se trouvait au premier étage, dans les salles; et, seules, les statues blanches bordaient les allées de sable jaune, qui découpaient crûment le dessin vert des gazons. C'était un peuple de marbre immobile, que baignait la lumière diffuse, descendue comme en poussière des vitres hautes.
Au midi, des stores de toile barraient une moitié de la nef, blonde sous le soleil, tachée aux deux bouts par les rouges et les bleus éclatants des vitraux. Quelques visiteurs, harassés déjà, occupaient les chaises et les bancs tout neufs, luisants de peinture; tandis que les vols des moineaux qui habitaient, en l'air, la forêt des charpentes de fonte, s'abattaient avec des petits cris de poursuite, rassurés et fouillant le sable.