—Bon! je m'y attendais un peu... Mais te voilà, toi! Ah! tonnerre de Dieu, que je suis content!».
Et, se tournant vers Christine, qui souriait, gagnée par la joie: «C'est vrai, je ne t'ai pas conté. J'ai rencontré l'autre jour Dubuche, qui se rendait là-haut, à la propriété de ces monstres...» Mais il s'interrompit de nouveau, pour crier avec un geste fou:
—»Je perds la tête, décidément! Vous ne vous êtes jamais parlé, et je vous laisse là...! Ma chérie, tu vois ce monsieur: c'est mon vieux camarade Pierre Sandoz, que j'aime comme un frère... Et toi, mon brave, je te présente ma femme. Et vous allez vous embrasser tous les deux.» Christine se mit à rire franchement, et elle tendit la joue, de grand cœur. Tout de suite, Sandoz lui avait plu, avec sa bonhomie, sa solide amitié, l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. Une émotion mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les mains entre les siennes, en disant:
«Vous êtes bien gentille d'aimer Claude, et il faut vous aimer toujours, car c'est encore ce qu'il y a de meilleur.» Puis, se penchant pour baiser le petit, qu'elle avait au bras:
«Alors, en voilà déjà un?»«Que veux-tu? ça pousse sans qu'on y songe!» Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que Christine révolutionnait la maison pour le déjeuner. En deux mots, il lui conta leur histoire, qui elle était, comment il l'avait connue, quelles circonstances les avaient fait se mettre en ménage; et il parut s'étonner, lorsque son ami voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi? parce qu'ils n'en avaient même jamais causé, parce qu'elle ne semblait pas y tenir, et qu'ils n'en seraient certainement ni plus ni moins heureux. Enfin, c'était une chose sans conséquence. «Bon! dit l'autre. Moi, ça de me gêne point... Tu l'as eue honnête, tu devrais l'épouser.
—Mais quand elle voudra, mon vieux! Bien sûr que je ne songe pas à la planter là avec un enfant.» Ensuite, Sandoz s'émerveilla des études pendues aux murs. Ah! le gaillard avait joliment employé son temps! Quelle justesse de ton, quel coup de vrai soleil! Et Claude, qui l'écoutait, ravi, avec des rires d'orgueil, allait le questionner sur les camarades, sur ce qu'ils faisaient tous, lorsque Christine rentra, en criant:
«Venez vite, les œufs sont sur la table.» On déjeuna dans la cuisine, un déjeuner extraordinaire, une friture de goujons après les œufs à la coque, puis le bouilli de la veille assaisonné en salade, avec des pommes de terre et un hareng saur. C'était délicieux, l'odeur forte et appétissante du hareng que Mélie avait culbuté sur la braise, la chanson du café qui passait goutte à goutte dans le filtre, au coin du fourneau.
Et, quand le dessert parût, des fraises cueillies à l'instant, un fromage qui sortait de la laiterie d'une voisine, on causa sans fin, les coudes carrément sur la table. À Paris? mon Dieu! à Paris, les camarades ne faisaient rien de bien neuf. Pourtant, dame! ils jouaient des coudes, ils se poussaient à qui se caserait le premier. Naturellement, les absents avaient tort, il était bon d'y être, lorsqu'on ne voulait pas se laisser trop oublier. Mais est-ce que le talent n'était pas le talent? est-ce qu'on n'arrivait pas toujours, lorsqu'on en avait la volonté et la force? Ah! oui, c'était le rêve, vivre à la campagne, y entasser des chefs-d'œuvre, puis un beau jour écraser Paris, en ouvrant ses malles! Le soir, lorsque Claude accompagna Sandoz à la gare, ce dernier lui dit:
«À propos, je comptais te faire une confidence... Je crois que je vais me marier.» Du coup, le peintre éclata de rire.
«Ah! farceur, je comprends pourquoi tu me sermonnais ce matin!» En attendant le train, ils causèrent encore. Sandoz expliqua ses idées sur le mariage, qu'il considérait bourgeoisement comme la condition même du bon travail, de la besogne réglée et solide, pour les grands producteurs modernes. La femme dévastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie le cœur et lui mange le cerveau, était une idée romantique contre laquelle les faits protestaient.