—Alors, il n'y aurait pas de pèlerinages, nous ne serions pas là, nous ne guéririons pas par centaines chaque année?
Une suffocation la saisit, et il fallut que sœur Hyacinthe vînt l'asseoir sur son séant. Madame de Jonquière profitait de l'interruption pour passer le bassin à une jeune femme atteinte d'une maladie de la moelle. Deux autres femmes, qui ne pouvaient rester sur leur lit, tant la chaleur était intolérable, rôdaient à petits pas silencieux, toutes blanches dans les ombres fumeuses; et il y avait, au bout de la salle, sortant des ténèbres, un souffle pénible qui n'avait pas cessé, accompagnant la lecture d'un bruit de râle. Seule, étendue sur le dos, Élise Rouquet dormait paisible, étalant sa plaie affreuse en train de se sécher.
Il était minuit un quart, et d'un moment à l'autre l'abbé Judaine pouvait arriver, pour la communion. La grâce rentrait au cœur de Marie, elle était convaincue maintenant que, si la sainte Vierge avait refusé de la guérir, la faute en était sûrement à elle, qui avait eu un doute, en descendant dans la piscine. Et elle se repentait de sa rébellion, comme d'un crime: pourrait-elle jamais être pardonnée? Sa face pâlie s'était affaissée parmi ses beaux cheveux blonds, ses yeux s'emplissaient de larmes, elle regardait Pierre avec une tristesse éperdue.
—Oh! mon ami, que j'ai été mauvaise! Et c'est en écoutant les crimes d'orgueil de ce préfet et de ces magistrats que j'ai compris ma faute... Il faut croire, mon ami, il n'y a pas de bonheur en dehors de la foi et de l'amour.
Puis, comme Pierre voulait s'arrêter là, toutes s'exclamèrent, exigèrent la suite. Et il dut promettre d'aller jusqu'au triomphe de la Grotte.
La palissade la barrait toujours, il fallait venir de nuit, en cachette, lorsqu'on voulait prier et emporter une bouteille de l'eau volée. Cependant, les craintes d'émeute grandissaient, on racontait que les villages de la montagne devaient descendre, pour délivrer Dieu. C'était la levée en masse des humbles, une poussée si irrésistible des affamés du miracle, que le simple bon sens, le simple bon ordre allaient être balayés comme paille. Et ce fut Mgr Laurence, dans son évêché de Tarbes, qui dut se rendre le premier. Toute sa réserve, tous ses doutes, se trouvaient débordés par le mouvement populaire. Il avait pu, pendant cinq grands mois, se tenir à l'écart, empêcher son clergé de suivre les fidèles à la Grotte, défendre l'Église contre ce vent déchaîné de superstition. Mais à quoi bon lutter davantage? Il sentait si grande la misère de son peuple de fidèles, qu'il se résignait à lui donner le culte idolâtre dont il le sentait avide. Pourtant, par un reste de prudence, il rendit simplement une ordonnance qui nommait une commission, chargée de procéder à une enquête: c'était l'acceptation des miracles à une échéance plus ou moins lointaine. Si Mgr Laurence était l'homme de saine culture, de raison froide qu'on s'imagine, ne peut-on se représenter son angoisse, le matin du jour où il signa cette ordonnance? Il dut s'agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu souverain du monde de lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux apparitions, il avait des manifestations de la divinité une idée plus haute, plus intellectuelle. Seulement, n'était-ce pas pitié et miséricorde que de faire taire les scrupules de son intelligence, les noblesses de son culte, devant la nécessité de ce pain du mensonge, dont la pauvre humanité a besoin pour vivre heureuse? «Ô mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous fais descendre de la puissance éternelle où vous êtes, si je vous rabaisse à ce jeu enfantin des miracles inutiles. C'est vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure pitoyable, où il n'y a que maladie et déraison. Mais, ô mon Dieu, ils souffrent tant, ils ont une si grande faim de merveilleux, de contes de fée, pour distraire leur douleur de vivre! Vous-même, s'ils étaient vos ouailles, vous aideriez à les tromper. Que l'idée de votre divinité y perde, et qu'ils soient consolés sur cette terre!» Et l'évêque en larmes avait ainsi fait le sacrifice de son Dieu à sa charité frémissante de pasteur, pour le lamentable troupeau humain.
Puis, l'empereur, le maître, à son tour, se rendit. Il était alors à Biarritz, on le renseignait journellement sur cette affaire des apparitions, dont tous les journaux de Paris s'occupaient; car la persécution n'aurait pas été complète, si l'encre des journalistes voltairiens ne s'y était mêlée. Et l'empereur, pendant que son ministre, son préfet, son commissaire de police, se battaient pour le bon sens et pour le bon ordre, gardait ce grand silence de rêveur éveillé, où personne n'était jamais descendu. Des pétitions arrivaient quotidiennement; et il se taisait. Des évêques venaient l'entretenir, de grands personnages, de grandes dames de son entourage guettaient, l'emmenaient à l'écart; et il se taisait. Tout un combat sans trêve se livrait autour de sa volonté, d'une part les croyants, ou simplement les têtes chimériques que passionnait le mystère, de l'autre les incrédules, les hommes de gouvernement, qui se défient des troubles de l'imagination; et il se taisait. Brusquement, dans sa décision de timide, il parla. Le bruit courut qu'il s'était décidé, devant les supplications de l'impératrice. Elle intervint sans doute, mais il y eut surtout, chez l'empereur, un réveil de son ancien rêve humanitaire, un retour de sa pitié réelle pour les déshérités. Comme l'évêque, il ne voulut pas fermer aux misérables la porte de l'illusion, en maintenant l'arrêté impopulaire du préfet qui défendait d'aller boire la vie à la fontaine sainte. Et il envoya une dépêche, l'ordre bref d'abattre la palissade, pour que la Grotte fût libre.
Alors, ce fut l'hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrêté, sur les places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la trompette. Le commissaire de police, en personne, dut procéder à l'enlèvement de la palissade. Ensuite, on le déplaça, ainsi que le préfet. Les populations arrivaient de toutes parts, on organisait le culte, à la Grotte. Et un cri d'allégresse divine montait: Dieu avait vaincu. Dieu? hélas, non! mais la misère humaine, l'éternel besoin de mensonge, cet espoir du condamné qui s'en remet, pour son salut, aux mains d'une toute-puissance invisible, plus forte que la nature, seule capable d'en briser les lois inexorables. Et ce qui avait vaincu encore, c'était la pitié souveraine des conducteurs du troupeau, l'évêque et l'empereur miséricordieux laissant aux grands enfants malades le fétiche qui consolait les uns et qui parfois même guérissait les autres.
Dès le milieu de novembre, la commission épiscopale vint procéder à l'enquête dont elle était chargée. Elle interrogea Bernadette une fois de plus, elle étudia un grand nombre de miracles. Pourtant, elle ne retint que trente guérisons, pour que l'évidence fût absolue. Et Mgr Laurence se déclara convaincu. Il fit preuve cependant d'une prudence dernière, il attendit trois années encore, avant de déclarer, dans un mandement, que la sainte Vierge était réellement apparue, à la Grotte de Massabielle, et que des miracles nombreux s'y étaient ensuite produits. Il avait acheté de la ville de Lourdes, au nom de l'Évêché, la Grotte, avec le vaste terrain qui l'entourait. Des travaux s'exécutèrent, modestes d'abord, bientôt de plus en plus importants, à mesure que l'argent affluait de toute la chrétienté. On aménageait la Grotte, on la fermait d'une grille. Le Gave était rejeté au loin, dans un lit nouveau, pour établir de larges approches, des gazons, des allées, des promenades. Enfin, l'église que la sainte Vierge avait demandée, la Basilique, commençait à sortir de terre, au sommet de la roche même. Depuis le premier coup de pioche, le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale, dirigeait tout, avec un zèle excessif, car la lutte avait fait de lui le croyant le plus ardent, le plus sincère de l'œuvre. Avec sa paternité un peu rude, il s'était mis à adorer Bernadette, il se donnait corps et âme à la réalisation des ordres qu'il avait reçus du ciel, par la bouche de cette innocente. Et il s'épuisait en efforts dominateurs, et il voulait que tout fût très beau, très grand, digne de la Reine des Anges, qui avait daigné visiter ce coin de montagnes. La première cérémonie religieuse n'eut lieu que six ans après les apparitions, le jour où l'on installa en grande pompe, dans la Grotte, une statue de la Vierge, à l'endroit où celle-ci était apparue. Ce matin-là, par un temps magnifique, Lourdes s'était pavoisé, toutes les cloches sonnaient. Cinq ans plus tard, en 1869, la première messe fut dite dans la crypte de la Basilique, dont la flèche n'était point terminée. Les dons augmentaient sans cesse, un fleuve d'or coulait, une ville entière allait pousser du sol. C'était la religion nouvelle qui achevait de se fonder. Le désir de guérir guérissait, la soif du miracle faisait le miracle. Un Dieu de pitié et d'espoir sortait de la souffrance de l'homme, de ce besoin d'illusion consolatrice, qui, à tous les âges de l'humanité, a créé les merveilleux paradis de l'au-delà, où une toute-puissance rend la justice et distribue l'éternel bonheur.
Aussi, les malades de la salle Sainte-Honorine ne voyaient-ils, dans la victoire de la Grotte, que leurs espérances de guérison triomphantes. Et il y eut, le long des lits, un frémissement de joie, lorsque Pierre, le cœur remué par tous ces pauvres visages qui se tendaient vers lui, avides de certitude, répéta: