—Ah! les gaillards! reprit-il. Vous les entendez?
On arrivait, on entendait en effet tout un vacarme de jeunesse, qui sortait d'un bouquet d'arbres, sous lequel se cachait le vieux bâtiment de plâtre et de zinc, où «la popote» s'était installée. D'abord, il leur fit traverser la cuisine, une vaste pièce, fort bien aménagée, occupée par un grand fourneau et une vaste table, sans compter des marmites immenses; et il leur montra que le cuisinier, un gros homme réjoui, portait lui-même la croix rouge sur sa veste blanche, car il faisait partie du pèlerinage. Ensuite, il poussa une porte, il les introduisit dans la salle commune.
C'était une longue salle, où un double rang de simples tables de sapin était aligné. Il n'y avait pas d'autres meubles, rien qu'une autre table pour la desserte, et des chaises de cabaret, au siège de paille. Mais les murs passés à la chaux, le carreau d'un rouge luisant, tout paraissait très propre, dans ce dénuement voulu de réfectoire monacal. Et, surtout, ce qui faisait sourire, dès le seuil, c'était la gaieté enfantine qui régnait là, cent cinquante convives environ, de tous les âges, en train de manger avec un bel appétit, criant, chantant, applaudissant. Une fraternité extraordinaire les unissait, venus de partout, de toutes les classes, de toutes les fortunes, de toutes les provinces. Beaucoup ne se connaissaient pas, se coudoyaient chaque année pendant trois jours, vivaient en frères, puis repartaient et s'ignoraient le reste du temps. Rien n'était charmant comme de se retrouver dans la charité, de mener ces trois journées communes de grande fatigue, de joie gamine aussi; et cela tournait un peu à la partie de grands garçons lâchés ensemble, sous un beau ciel, heureux de se dévouer et de rire. Il n'était pas jusqu'à la frugalité de la table, à l'orgueil de s'administrer soi-même, de manger ce qu'on avait acheté et ce qu'on avait fait cuire, qui n'ajoutât à la belle humeur générale.
—Vous voyez, expliqua Gérard, que nous ne sommes pas tristes, malgré le dur métier que nous faisons... L'Hospitalité compte plus de trois cents membres, mais il n'y a guère là que cent cinquante convives, car on a dû organiser deux tables, pour faciliter le service, à la Grotte et dans les hôpitaux.
La vue du petit groupe de visiteurs, resté sur le seuil, semblait avoir redoublé la joie de tous. Et Berthaud, le chef des brancardiers, qui mangeait à un bout de table, se leva galamment pour recevoir ces dames.
—Mais ça sent très bon! s'écria madame Désagneaux, de son air d'étourdie. Est-ce que vous ne nous invitez pas à goûter votre cuisine, demain?
—Ah! non, pas les dames! répondit Berthaud en riant. Seulement, si ces messieurs voulaient bien être des nôtres demain, ils nous feraient le plus grand plaisir.
D'un coup d'œil, il avait remarqué la bonne intelligence qui régnait entre Gérard et Raymonde; et il semblait ravi, il souhaitait beaucoup pour son cousin ce mariage.
—N'est-ce pas le marquis de Salmon-Roquebert, demanda la jeune fille, là-bas, entre ces deux jeunes gens, qu'on prendrait pour des garçons de boutique?
—Ce sont, en effet, répondit Berthaud, les fils d'un petit papetier de Tarbes... Et c'est bien le marquis, votre voisin de la rue de Lille, le propriétaire de ce royal hôtel, un des hommes les plus riches et les plus nobles de France... Voyez comme il se régale de notre ragoût de mouton!