Pierre roula le chariot de Marie devant la Grotte, et il l'installa le plus près possible de la grille. Il était minuit passé, une centaine de personnes se trouvaient encore là, quelques-unes assises sur les bancs, la plupart agenouillées, comme anéanties dans la prière. Du dehors, la Grotte flamboyait, braisillante de cierges, pareille à une chapelle ardente, sans qu'on pût y distinguer autre chose que cette poussière d'étoiles, d'où émergeait, dans sa niche, la statue de la Vierge, d'une blancheur de rêve. Les verdures tombantes prenaient un éclat d'émeraude, le millier de béquilles qui tapissaient la voûte ressemblaient à un inextricable lacis de bois mort, près de refleurir. Et la nuit était rendue plus noire par un si vif éclat, les alentours se noyaient d'une ombre épaissie, où rien n'était plus, ni les murs, ni les arbres; tandis que, seule, montait la voix grondante et continue du Gave, sous le grand ciel ténébreux, alourdi d'une pesanteur d'orage.
—Êtes-vous bien, Marie? demanda doucement Pierre. N'avez-vous pas froid?
Elle avait eu un frisson. Mais ce n'était que le petit vent de l'au-delà, qui lui semblait souffler de la Grotte.
—Non, non, je suis si bien! Mettez seulement le châle sur mes genoux... Et merci, Pierre, ne vous inquiétez pas de moi, je n'ai plus besoin de personne, puisque me voici avec elle...
Sa voix défaillait, elle tombait déjà à l'extase, les mains jointes, les yeux levés vers la statue blanche, dans une transfiguration béate de tout son pauvre visage dévasté.
Pierre, pourtant, resta quelques minutes encore. Il aurait voulu l'envelopper dans le châle, car il voyait trembler ses petites mains amaigries. Mais il craignit de la contrarier, il se contenta de la border comme une enfant; pendant que, les coudes aux deux bords du chariot, à demi soulevée, elle ne le voyait plus.
Un banc était là, et il venait de s'y asseoir, pour se recueillir lui-même, lorsque ses regards tombèrent sur une femme, agenouillée dans l'ombre. Vêtue de noir, elle était si discrète, si effacée, qu'il ne l'avait pas aperçue d'abord, tellement elle se confondait avec les ténèbres. Puis, il devina madame Maze. L'idée de la lettre qu'elle avait reçue, dans la journée, lui revint. Et elle l'apitoya, il sentit son abandon, à cette solitaire, qui n'avait pas de plaie physique à guérir, qui demandait seulement à la sainte Vierge de soulager le mal de son cœur, en convertissant son mari infidèle. La lettre devait être quelque réponse dure, car, la face baissée, elle semblait ne plus être, d'une humilité de pauvre créature battue. Elle ne s'oubliait volontiers là que la nuit, si heureuse de se perdre, de pouvoir pendant des heures pleurer, souffrir son martyre, implorer le retour des tendresses disparues, sans que personne soupçonnât son douloureux secret. Ses lèvres ne remuaient même pas, c'était son cœur meurtri qui priait, qui réclamait éperdument sa part d'amour et de bonheur.
Ah! cette soif inextinguible du bonheur qui les amenait tous là, ces blessés du corps et de l'âme, Pierre la sentait aussi qui lui séchait la gorge, dans l'ardent besoin de se satisfaire! Il aurait voulu se jeter à genoux, demander l'aide divine, avec la foi humble de cette femme. Mais ses membres étaient comme liés, il ne trouvait pas les paroles nécessaires. Et ce fut un soulagement pour lui, lorsqu'une main le toucha doucement à l'épaule.
—Monsieur l'abbé, venez donc avec moi, si vous ne connaissez pas la Grotte. Je vous y installerai, on y est si bien, à cette heure-ci!
Il leva la tête, reconnut le baron Suire, directeur de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut. Sans doute, cet homme bienveillant et simple l'avait pris en affection. Il accepta, le suivit dans la Grotte, qui était absolument vide. Même, le baron referma derrière eux la grille, dont il avait une clef.