Pierre avait vingt-six ans, et il était prêtre. Quelques jours avant son ordination, des scrupules tardifs lui étaient venus, la sourde conscience qu'il s'engageait sans s'être interrogé nettement. Mais il avait évité de le faire, il vivait dans l'étourdissement de sa décision, croyant avoir, d'un coup de hache, coupé en lui toute humanité. Sa chair était bien morte avec l'innocent roman de son enfance, cette blanche fille aux cheveux d'or, qu'il ne revoyait plus que couchée sur un lit d'infirme, la chair morte comme la sienne. Et il avait fait ensuite le sacrifice de sa raison, ce qu'il croyait alors d'une facilité plus grande, espérant qu'il suffisait de vouloir pour ne pas penser. Puis, il était trop tard, il ne pouvait reculer au dernier moment; et, si, à l'heure de prononcer le dernier serment solennel, il s'était senti agité d'une terreur secrète, d'un regret indéterminé et immense, il avait oublié tout, récompensé divinement de son effort, le jour où il avait donné à sa mère la grande joie, si longtemps attendue, de lui entendre dire sa première messe. Il l'apercevait encore, sa pauvre mère, dans la petite église de Neuilly, qu'elle avait choisie elle-même, l'église où les obsèques du père s'étaient célébrées; il l'apercevait, par ce froid matin de novembre, presque seule dans la chapelle sombre, agenouillée et la face entre les mains, pleurant longuement, pendant qu'il élevait l'hostie. Elle avait goûté là son dernier bonheur, car elle vivait solitaire et triste, ne voyant pas son fils aîné, qui s'en était allé, acquis à des idées autres, depuis que son frère se destinait à la prêtrise. On disait que Guillaume, chimiste de grand talent comme son père, mais déclassé, jeté aux rêveries révolutionnaires, habitait une petite maison de la banlieue, où il se livrait à des études dangereuses sur les matières explosibles; et l'on ajoutait, ce qui avait achevé de briser tout lien entre lui et sa mère, si pieuse, si correcte, qu'il vivait maritalement avec une femme, sortie on ne savait d'où. Depuis trois ans, Pierre, qui avait adoré Guillaume dans son enfance, comme un grand frère paternel, bon et rieur, ne l'avait pas revu.
Alors, son cœur se serra affreusement, il revit sa mère morte. C'était encore le coup de foudre, une maladie de trois jours à peine, une disparition brusque, comme celle de madame de Guersaint. Il l'avait trouvée un soir, après une course folle à la recherche d'un médecin, morte pendant son absence, immobile, toute blanche; et ses lèvres, à jamais, avaient gardé le goût glacé du dernier baiser. Il ne se souvenait plus du reste, ni de la veillée, ni des préparatifs, ni du convoi. Tout cela s'était perdu dans le noir de son hébétement, une douleur si atroce, qu'il avait failli en mourir, agité au retour du cimetière d'un frisson, pris d'une fièvre muqueuse qui, pendant trois semaines, l'avait tenu délirant, entre la vie et la mort. Son frère était venu, l'avait soigné, puis s'était occupé des questions d'intérêt, partageant la petite fortune, lui laissant la maison et une modeste rente, prenant lui-même sa part en argent; et, dès qu'il l'avait vu hors de danger, il s'en était allé de nouveau, rentrant dans son inconnu. Mais quelle longue convalescence, au fond de la maison déserte! Pierre n'avait rien fait pour retenir Guillaume, car il comprenait qu'un abîme était entre eux. D'abord, il avait souffert de la solitude. Ensuite, elle lui était devenue très douce, dans le grand silence des pièces que les rares bruits de la rue ne troublaient pas, sous les ombrages discrets de l'étroit jardin, où il pouvait passer les journées entières sans voir une âme. Son lieu de refuge était surtout l'ancien laboratoire, le cabinet de son père, que pendant vingt années sa mère avait tenu fermé soigneusement, comme pour y murer le passé d'incrédulité et de damnation. Peut-être, malgré sa douceur, sa soumission respectueuse de jadis, aurait-elle fini un jour par anéantir les papiers et les livres, si la mort n'était venue la surprendre. Et Pierre avait fait rouvrir les fenêtres, épousseter le bureau et la bibliothèque, s'était installé dans le grand fauteuil de cuir, y passait délicieusement les heures, comme régénéré par la maladie, ramené à sa jeunesse, goûtant à lire les livres qui lui tombaient sous les mains, une extraordinaire joie intellectuelle.
Pendant ces deux mois de lent rétablissement, il ne se rappelait avoir reçu que le docteur Chassaigne. C'était un ancien ami de son père, un médecin de réelle valeur, qui se renfermait modestement dans son rôle de praticien, ayant l'unique ambition de guérir. Il avait soigné en vain madame Froment; mais il se vantait d'avoir tiré le jeune prêtre d'un mauvais cas; et il revenait le voir de temps à autre, causant, le distrayant, lui parlant de son père, le grand chimiste, sur lequel il ne tarissait pas en anecdotes charmantes, en détails tout brûlants encore d'une ardente amitié. Peu à peu, dans sa faiblesse alanguie de convalescent, le fils avait ainsi vu se dresser une figure d'adorable simplicité, de tendresse et de bonhomie. C'était son père tel qu'il était, et non l'homme de dure science qu'il s'imaginait autrefois, à entendre sa mère. Jamais, certes, elle ne lui avait enseigné autre chose que le respect, pour cette chère mémoire; mais n'était-il pas l'incrédule, l'homme de négation qui faisait pleurer les anges, l'artisan d'impiété qui allait contre l'œuvre de Dieu? Et il était ainsi resté la vision assombrie, le spectre de damné qui rôdait par la maison; tandis que, maintenant, il en devenait la claire lumière souriante, un travailleur éperdu du désir de la vérité, qui n'avait jamais voulu que l'amour et le bonheur de tous. Le docteur Chassaigne, lui, Pyrénéen de naissance, né au fond d'un village où l'on croyait aux sorcières, aurait plutôt penché vers la religion, bien qu'il n'eût pas remis les pieds dans une église, depuis quarante ans qu'il vivait à Paris. Mais sa certitude était absolue: s'il y avait un ciel quelque part, Michel Froment s'y trouvait, et sur un trône, à la droite du bon Dieu.
Et Pierre revécut, en quelques minutes, l'effroyable crise qui, pendant deux mois, l'avait dévasté. Ce n'était pas qu'il eût trouvé, dans la bibliothèque, des livres de discussion antireligieuse, ni que son père, dont il classait les papiers, fût jamais sorti de ses recherches techniques de savant. Mais, peu à peu, malgré lui, la clarté scientifique se faisait, un ensemble de phénomènes prouvés qui démolissaient les dogmes, qui ne laissaient rien en lui des faits auxquels il devait croire. Il semblait que la maladie l'eût renouvelé, qu'il recommençât à vivre et à apprendre, tout neuf, dans cette douceur physique de la convalescence, cette faiblesse encore, qui donnait à son cerveau une pénétrante lucidité. Au séminaire, sur le conseil de ses maîtres, il avait toujours refréné l'esprit d'examen, son besoin de savoir. Ce qu'on lui enseignait le surprenait bien; mais il arrivait à faire le sacrifice de sa raison, qu'on exigeait de sa piété. Et voilà qu'à cette heure, tout ce laborieux échafaudage du dogme se trouvait emporté, dans une révolte de cette raison souveraine, qui clamait ses droits, qu'il ne pouvait plus faire taire. La vérité bouillonnait, débordait, en un tel flot irrésistible, qu'il avait compris que jamais plus il ne parviendrait à refaire l'erreur en son cerveau. C'était la ruine totale et irréparable de la foi. S'il avait pu tuer la chair en lui, en renonçant au roman de sa jeunesse, s'il se sentait le maître de sa sensualité, au point de n'être plus un homme, il savait maintenant que le sacrifice impossible allait être celui de son intelligence. Et il ne se trompait pas, c'était son père qui renaissait au fond de son être, qui finissait par l'emporter, dans cette dualité héréditaire, où, pendant si longtemps, sa mère avait dominé. Le haut de sa face, le front droit, en forme de tour, semblait s'être haussé encore, tandis que le bas, le menton fin, la bouche tendre se noyaient. Cependant, il souffrait, il était éperdu de la tristesse de ne plus croire, du désir de croire encore, à certaines heures du crépuscule, lorsque sa bonté, son besoin d'amour se réveillaient; et il fallait que la lampe arrivât, qu'il vît clair autour de lui et en lui, pour retrouver l'énergie et le calme de sa raison, la force du martyre, la volonté de sacrifier tout à la paix de sa conscience.
La crise, alors, s'était déclarée. Il était prêtre, et il ne croyait plus. Cela, brusquement, venait de se creuser devant ses pas, comme un gouffre sans fond. C'était la fin de sa vie, l'effondrement de tout. Qu'allait-il faire? La simple probité ne lui commandait-elle pas de jeter la soutane, de retourner parmi les hommes? Mais il avait vu des prêtres renégats, et il les avait méprisés. Un prêtre marié, qu'il connaissait, l'emplissait de dégoût. Sans doute, ce n'était là qu'un reste de sa longue éducation religieuse: il gardait l'idée de l'indébilité de la prêtrise, cette idée que, lorsqu'on s'était donné à Dieu, on ne pouvait se reprendre. Peut-être aussi se sentait-il trop marqué, trop différent déjà des autres, pour ne pas craindre d'être gauche et mal venu au milieu d'eux. Du moment qu'on l'avait châtré, il voulait rester à part, dans sa fierté douloureuse. Et, après des journées d'angoisse, après des luttes sans cesse renaissantes, où se débattaient son besoin de bonheur et les énergies de sa santé revenue, il prit l'héroïque résolution de rester prêtre, et prêtre honnête. Il aurait la force de cette abnégation. Puisque, s'il n'avait pu mater le cerveau, il avait maté la chair, il se jurait de tenir son serment de chasteté; et c'était là l'inébranlable, la vie pure et droite qu'il avait l'absolue certitude de vivre. Qu'importait le reste, s'il était seul à souffrir, si personne au monde ne soupçonnait les cendres de son cœur, le néant de sa foi, l'affreux mensonge où il agoniserait! Son ferme soutien serait son honnêteté, il ferait son métier de prêtre en honnête homme, sans rompre aucun des vœux qu'il avait prononcés, en continuant selon les rites son emploi de ministre de Dieu, qu'il prêcherait, qu'il célébrerait à l'autel, qu'il distribuerait en pain de vie. Qui donc oserait lui faire un crime d'avoir perdu la foi, si même ce grand malheur un jour était connu? Et que pouvait-on lui demander davantage, son existence entière donnée à son serment, le respect de son ministère, l'exercice de toutes les charités, sans l'espoir d'une récompense future? Ce fut ainsi qu'il se calma, debout encore et la tête haute, dans cette grandeur désolée du prêtre qui ne croit plus et qui continue à veiller sur la foi des autres. Et il n'était certainement pas le seul, il se sentait des frères, des prêtres ravagés, tombés au doute, qui restaient à l'autel, comme des soldats sans patrie, ayant quand même le courage de faire luire la divine illusion, au-dessus des foules agenouillées.
Dès sa guérison complète, Pierre avait repris son service à la petite église de Neuilly. Il y disait sa messe chaque matin. Mais il était décidé à refuser toute situation, tout avancement. Des mois, des années s'écoulèrent: il s'entêtait à n'y être qu'un prêtre habitué, le plus inconnu, le plus humble de ces prêtres qu'on tolère dans une paroisse, qui paraissent et disparaissent, après s'être acquittés de leur devoir. Toute dignité acceptée lui aurait semblé une aggravation de son mensonge, un vol fait à de plus méritants. Et il devait se défendre contre des offres fréquentes, car son mérite ne pouvait passer inaperçu: on s'était étonné, à l'archevêché, de cette obstinée modestie, on aurait voulu utiliser la force qu'on devinait en lui. Parfois seulement, il avait l'amer regret de n'être pas utile, de ne pas s'employer à quelque grande œuvre, à la pacification de la terre, au salut et au bonheur des peuples, comme l'enflammé besoin l'en tourmentait. Heureusement, ses journées étaient libres, et il se consolait dans une rage de travail, tous les volumes de la bibliothèque de son père dévorés, puis toutes ses études reprises et discutées, une préoccupation ardente de l'histoire des nations, un désir d'aller au fond du mal social et religieux, pour tâcher de voir s'il était vraiment sans remèdes.
C'était un matin, en fouillant dans un des grands tiroirs, en bas de la bibliothèque, que Pierre avait découvert un dossier sur les apparitions de Lourdes. Il y avait là des documents très complets, des copies donnant les interrogatoires de Bernadette, les procès-verbaux administratifs, les rapports de police, la consultation des médecins, sans compter des lettres particulières et confidentielles du plus vif intérêt. Il était resté surpris de sa trouvaille, il avait questionné le docteur Chassaigne, qui s'était souvenu que son ami, Michel Froment, avait en effet étudié un instant avec passion le cas de Bernadette; et lui-même, né dans un village voisin de Lourdes, avait dû s'entremettre pour procurer au chimiste une partie de ce dossier. Pierre, à son tour, s'était alors passionné, pendant un mois, infiniment séduit par la figure droite et pure de la voyante, mais révolté de tout ce qui avait poussé ensuite, le fétichisme barbare, les superstitions douloureuses, la simonie triomphante. Dans sa crise d'incrédulité, certes, cette histoire ne paraissait faite que pour hâter la ruine de sa foi. Mais elle en était venue aussi à irriter sa curiosité, il aurait voulu faire une enquête, établir la vérité scientifique indiscutable, rendre au christianisme pur le service de le débarrasser de cette scorie, de ce conte de fée si touchant et si enfantin. Puis, il avait abandonné son étude, reculant devant la nécessité d'un voyage à la Grotte, éprouvant les difficultés les plus grandes à obtenir les renseignements qui lui manquaient; et il n'était demeuré en lui que sa tendresse pour Bernadette, à laquelle il ne pouvait songer sans un charme délicieux et une infinie pitié.
Les jours s'écoulaient, et Pierre vivait de plus en plus seul. Le docteur Chassaigne venait de partir pour les Pyrénées, dans un coup de mortelle inquiétude: il abandonnait sa clientèle, il emmenait à Cauterets sa femme malade, que lui et sa fille, une grande fille adorable, regardaient avec angoisse s'éteindre un peu chaque jour. Dès lors, la petite maison de Neuilly était tombée à un silence, à un vide de mort. Pierre n'avait plus eu d'autre distraction que d'aller voir de temps à autre les Guersaint, déménagés de la maison voisine, retrouvés par lui au fond d'une rue misérable du quartier, dans un étroit logement. Et le souvenir de sa première visite était si vivant encore, qu'il en eut un élancement au cœur, en se rappelant son émotion devant la triste Marie.
Il s'éveilla, regarda, et il aperçut Marie allongée sur la banquette, telle qu'il l'avait retrouvée alors, déjà dans sa gouttière, clouée dans ce cercueil, auquel on adaptait des roues, pour la promener. Elle, si débordante de vie autrefois, toujours à remuer et à rire, se mourait là d'inaction et d'immobilité. Elle n'avait gardé que ses cheveux qui la vêtaient d'un manteau d'or, elle était si amaigrie, qu'elle en semblait diminuée, retournée à la taille d'une enfant. Et ce qu'il y avait de navrant, dans ce visage pâle, c'étaient les regards vides et fixes, la continuelle hantise, une expression d'absence, d'anéantissement au fond de son mal. Pourtant, elle remarqua qu'il la regardait, elle voulut lui sourire; mais des plaintes lui échappaient, et quel sourire de pauvre créature frappée, convaincue qu'elle va expirer avant le miracle! Il en fut bouleversé, il n'entendait plus qu'elle, il ne voyait plus qu'elle, au milieu des autres douleurs dont le wagon était plein, comme si elle les eût résumées toutes, dans la longue agonie de sa beauté, de sa gaieté et de sa jeunesse.
Et, peu à peu, sans quitter Marie des yeux, Pierre retourna aux jours passés, il goûta les heures d'amer et triste charme qu'il avait vécues près d'elle, lorsqu'il montait lui tenir compagnie, dans le petit logement pauvre. M. de Guersaint venait d'achever sa ruine, en rêvant de rénover l'imagerie religieuse, dont la médiocrité l'irritait. Ses derniers sous s'étaient engloutis dans la faillite d'une maison d'impression en couleurs; et distrait, imprévoyant, s'en remettant au bon Dieu, avec la continuelle illusion de son âme puérile, il ne s'apercevait pas de la gêne atroce qui grandissait, il en était à chercher la direction des ballons, sans même voir que sa fille aînée, Blanche, devait faire des prodiges d'activité pour arriver à gagner le pain de son petit monde, de ses deux enfants, comme elle nommait son père et sa sœur. C'était Blanche qui, en donnant des leçons de français et de piano, en courant Paris du matin au soir, dans la poussière et dans la boue, trouvait encore l'argent nécessaire aux continuels soins que Marie réclamait. Et celle-ci se désespérait souvent, éclatant en larmes, s'accusant d'être la cause première de la ruine, depuis tant d'années qu'on payait des médecins, qu'on la promenait à toutes les eaux imaginables, la Bourboule, Aix, Lamalou, Amélie-les-Bains. Maintenant, les médecins l'avaient abandonnée, après dix années de diagnostics et de traitements contradictoires: les uns croyaient à la rupture des ligaments larges, les autres à la présence d'une tumeur, d'autres à une paralysie venant de la moelle; et, comme elle refusait tout examen, dans une révolte de vierge, qu'ils n'osaient même pas nettement questionner, ils s'en tenaient chacun à son explication, déclarant qu'elle ne pouvait guérir. D'ailleurs, elle ne comptait que sur l'aide de Dieu, devenue d'une dévotion étroite depuis qu'elle souffrait. Son grand chagrin était de ne plus aller à l'église, et elle lisait la messe tous les matins. Ses jambes inertes semblaient mortes, elle tombait à une faiblesse telle, que, certains jours, sa sœur devait la faire manger.