Le docteur leva le front.
—Bernadette... Oui, oui, je l'ai vue une fois, plus tard.
Il retomba un instant dans son silence, puis il causa.
—Vous comprenez, en 1858, au moment des apparitions, j'avais trente ans, j'étais à Paris, jeune médecin, ennemi de tout surnaturel, et je ne songeais guère à revenir dans mes montagnes, pour voir une hallucinée... Mais, cinq ou six ans plus tard, vers 1864, j'ai passé par ici, et j'ai eu la curiosité de rendre une visite à Bernadette, qui était encore à l'Hospice, chez les sœurs de Nevers.
Pierre se rappela que son désir de compléter son enquête sur Bernadette, était une des raisons de son voyage à Lourdes. Et qui savait si la grâce ne lui viendrait pas de l'humble et adorable fille, le jour où il serait convaincu de la mission de pardon divin qu'elle avait remplie sur la terre? Il lui suffirait peut-être de la mieux connaître, de se persuader qu'elle était bien la sainte et l'élue.
—Parlez-moi d'elle, je vous en prie. Dites-moi tout ce que vous savez.
Un faible sourire monta aux lèvres du docteur. Il comprenait, il aurait voulu calmer cette âme de prêtre, torturée par le doute.
—Oh! bien volontiers, mon pauvre enfant. Je serais si heureux de vous aider à faire la lumière en vous!... Vous avez raison d'aimer Bernadette, cela peut vous sauver; car j'ai réfléchi, depuis ces choses déjà anciennes, et je déclare que je n'ai jamais rencontré de créature si bonne et si charmante.
Alors, au rythme lent de leur marche, par la belle route, ensoleillée, et dans la fraîcheur exquise du matin, le docteur conta sa visite à Bernadette, en 1864. Elle venait d'avoir vingt ans, il y avait six ans déjà que les apparitions s'étaient produites; et elle le surprit par son air simple et raisonnable, sa modestie parfaite. Les sœurs de Nevers, qui lui avaient appris à lire, la gardaient avec elles à l'Hospice, pour la défendre contre la curiosité publique. Elle s'y occupait, les aidait dans des besognes infimes, était d'ailleurs si souvent malade, qu'elle passait des semaines au lit. Ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux admirables, d'une pureté d'enfance, ingénus et francs. Le reste du visage s'était un peu gâté, le teint se brouillait, les traits avaient grossi; et, à la voir, elle n'était guère qu'une fille de service comme les autres, petite, effacée et chétive. Sa dévotion restait vive, mais elle ne lui avait pas paru l'extatique, l'exaltée qu'on aurait pu croire; au contraire, elle montrait plutôt un esprit positif, sans envolée aucune, ayant toujours à la main un petit travail, un tricot, une broderie. En un mot, elle était dans la voie commune, elle ne ressemblait en rien aux grandes passionnées du Christ. Jamais plus elle n'avait eu de visions, et jamais, d'elle-même, elle ne causait des dix-huit apparitions, qui avaient décidé de sa vie. Il fallait qu'on l'interrogeât, qu'on lui posât une question précise. Brièvement, elle répondait, tâchait ensuite de rompre l'entretien, n'aimant pas à parler de ces choses. Lorsqu'on voulait pousser plus avant, qu'on lui demandait la nature des trois secrets dont elle avait reçu la divine confidence, elle se taisait, détournait les yeux. Et il était impossible de la mettre en contradiction avec elle-même, toujours les détails qu'elle donnait demeuraient conformes à sa version première, elle semblait en être venue à répéter strictement les mêmes mots, avec les mêmes sons de voix.
—Je l'ai tenue pendant toute une après-midi, continua le docteur, et elle n'a pas varié d'une syllabe. C'était déconcertant... Je jure bien qu'elle ne mentait pas, qu'elle n'a jamais menti, incapable de mensonge.