Il dut lui répondre que M. de Guersaint n'était pas de retour, qu'il s'était sans doute attardé malgré lui. Alors, elle se contenta d'ajouter, avec son sourire:
—Ah! pauvre père, va-t-il être content, lorsqu'il me retrouvera guérie!
Pierre la regardait, plein d'une admiration émue. Il ne se souvenait pas de l'avoir vue si adorable, dans la destruction lente de la maladie. Ses cheveux, seuls respectés, la vêtaient d'or. Sa tête réduite, affinée, avait pris une expression de rêve, les yeux perdus dans la hantise de sa souffrance, les traits immobilisés, comme si elle eût dormi au fond d'une pensée fixe, en attendant que la secousse du bonheur attendu l'éveillât. Elle était absente d'elle-même, elle allait y rentrer, quand Dieu le voudrait. Et cette enfantine délicieuse, petite fille à vingt-trois ans, restée toujours à la minute où un accident l'avait frappée dans son sexe, l'attardant, l'empêchant d'être femme, était enfin prête à recevoir la visite de l'ange, le choc miraculeux qui devait la tirer de son engourdissement et la remettre debout. Son extase du matin continuait, ses mains s'étaient jointes, un élancement de tout son être l'avait ravie à la terre, dès qu'elle avait aperçu l'image de la sainte Vierge. Elle priait, elle s'offrait divinement.
Ce fut pour Pierre une heure de grand trouble. Il sentit que le drame de sa vie de prêtre allait se jouer, que s'il ne retrouvait pas la foi dans cette crise, jamais elle ne lui reviendrait. Et il était sans mauvaises pensées, sans résistance, souhaitant avec ferveur, lui aussi, d'être tous deux guéris ensemble. Oh! être convaincu par sa guérison à elle, croire ensemble, être sauvés ensemble! Il voulut prier comme elle, ardemment. Mais, malgré lui, la foule le préoccupait, cette foule sans bornes, où il avait tant de peine à se noyer, à disparaître, à n'être plus que la feuille de la forêt, perdue dans le frisson de toutes les feuilles. Il ne pouvait s'empêcher de l'analyser, de la juger. Il la savait entraînée, suggestionnée depuis quatre jours: la fièvre du long voyage, l'excitation des paysages nouveaux, les journées vécues devant la splendeur de la Grotte, les nuits sans sommeil, la douleur exaspérée, affamée d'illusion. Puis, c'était encore l'obsession de la prière, ces cantiques, ces litanies qui la secouaient sans relâche. Un autre prêtre avait succédé au père Massias, et il l'entendait, celui-là, un petit abbé maigre et noir, jeter les appels à la Vierge et à Jésus, d'une voix cinglante, pareils à des coups de fouet; tandis que le père Massias et le père Fourcade, demeurés au pied de la chaire, dirigeaient les cris de la foule, dont la lamentation montait plus haute, sous le soleil limpide. L'exaltation avait encore grandi, c'était l'heure où les violences faites au ciel déterminaient les miracles.
Tout d'un coup, une paralytique venait de se lever, de marcher vers la Grotte, en tenant sa béquille en l'air; et cette béquille toute droite au-dessus des têtes houleuses, agitée comme un drapeau, arrachait aux fidèles des acclamations. On guettait les prodiges, on les attendait, avec la certitude qu'ils se produiraient, innombrables, éclatants. Des yeux croyaient les voir, des voix fébriles les signalaient. Encore une qui était guérie! encore une autre! encore une autre! Une sourde qui entendait, une muette qui parlait, une phtisique qui ressuscitait! Comment, une phtisique? Mais certainement, cela était quotidien! Il n'y avait plus de surprise possible, on aurait constaté sans étonner personne qu'une jambe coupée repoussait. Le miracle devenait l'état même de nature, la chose habituelle, banale à force d'être commune. Pour ces imaginations surchauffées, les histoires incroyables paraissaient toutes simples, dans la logique de ce qu'elles attendaient de la sainte Vierge. Et il fallait entendre les récits qui circulaient, les affirmations tranquilles, les absolues certitudes, lorsqu'une malade délirante criait qu'elle était guérie. Encore une autre! encore une autre! Parfois, pourtant, une voix désolée s'élevait: «Ah! elle est guérie, celle-là, elle a de la chance!»
Déjà, au bureau des constatations, Pierre avait souffert de cette crédulité du milieu. Mais, ici, cela dépassait tout, il s'exaspérait des extravagances qu'il entendait, et si paisiblement dites, avec des sourires clairs d'enfant. Aussi tâchait-il de s'absorber, de n'écouter rien. «Mon Dieu! faites donc que ma raison s'anéantisse, que je ne veuille plus comprendre, que j'accepte l'irréel et l'impossible.» Pendant un instant, il se croyait mort à l'examen, il se laissait emporter par le cri de supplication: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!» Il le répétait de toute sa charité, il joignait les mains, regardait la statue de la Vierge fixement, jusqu'au vertige, jusqu'à s'imaginer qu'elle bougeait. Pourquoi donc ne redeviendrait-il pas enfant comme les autres, puisque le bonheur était dans l'ignorance et dans le mensonge? La contagion finirait bien par agir, il ne serait plus que le grain de sable parmi les grains de sable, humble parmi les humbles sous la meule, sans s'inquiéter des forces qui les écrasaient. Et, juste à cette seconde, lorsqu'il espérait avoir tué le vieil homme en lui, s'être anéanti avec sa volonté et son intelligence, le sourd travail de la pensée recommençait au fond de son crâne, incessant, invincible. Peu à peu, malgré son effort, il retournait à son enquête, il doutait, il cherchait. Ainsi, quelle était donc la force inconnue qui se dégageait de cette foule, un fluide vital assez puissant pour déterminer les quelques guérisons qui, réellement, se produisaient? Il y avait là un phénomène qu'aucun savant physiologiste n'avait encore étudié. Fallait-il croire qu'une foule n'était plus qu'un être, pouvant décupler sur lui-même la puissance de l'auto-suggestion? Pouvait-on admettre que, dans certaines circonstances d'exaltation extrême, une foule devînt un agent de souveraine volonté, forçant la matière à obéir? Cela aurait expliqué comment les coups de guérison subite frappaient, au sein même de la foule, les sujets les plus sincèrement exaltés. Tous les souffles se réunissaient en un souffle, et la force qui agissait était une force de consolation, d'espoir et de vie.
Cette pensée de charité humaine émotionna Pierre. Un moment encore, il put se ressaisir, il demanda la guérison de tous, très touché par cette croyance qu'il travaillait ainsi, un peu pour sa part, à la guérison de Marie. Mais, brusquement, sans qu'il sût par quelle liaison d'idées, un souvenir lui revint, celui de la consultation qu'il avait exigée sur le cas de la jeune fille, avant le départ pour Lourdes. La scène se précisait, d'une netteté extraordinaire, il revoyait la chambre avec son papier gris, à fleurs bleues, il entendait les trois médecins discuter et conclure. Les deux qui avaient donné des certificats, diagnostiquant une paralysie de la moelle, parlaient avec la lenteur sage de praticiens connus, estimés, d'une honorabilité parfaite; tandis qu'il avait encore dans l'oreille la voix vive et chaude de son petit-cousin Beauclair, le troisième médecin, un jeune homme d'une vaste et hardie intelligence, que ses confrères traitaient froidement, en esprit aventureux. Et Pierre était surpris de retrouver dans sa mémoire, à cette minute suprême, des choses qu'il ne savait pas y être, par ce phénomène singulier qui fait parfois que des paroles, à peine écoutées, mal entendues, emmagasinées comme malgré soi, se réveillent, éclatent, s'imposent, après de longs oublis. Il lui semblait que l'approche même du miracle évoquât les conditions dans lesquelles Beauclair lui avait annoncé qu'il s'accomplirait.
Vainement, Pierre s'efforça de chasser ce souvenir, en priant avec un redoublement de ferveur. Les images renaissaient, les paroles anciennes retentissaient, lui emplissaient les oreilles d'un éclat de trompette. C'était maintenant dans la salle à manger, où Beauclair et lui s'étaient enfermés, après le départ des deux autres. Et Beauclair faisait l'historique de la maladie: la chute de cheval, sur les pieds, à quatorze ans; la luxation de l'organe, culbuté, renversé de côté; les ligaments déchirés sans doute, et dès lors la pesanteur dans le bas-ventre et dans les reins, la faiblesse des jambes allant jusqu'à la paralysie; puis, la lente réparation des désordres, l'organe se remettant en place de lui-même, les ligaments se cicatrisant, sans que les phénomènes douloureux pussent cesser, chez cette grande enfant nerveuse dont le cerveau, frappé de l'accident, ne parvenait pas à s'en distraire, l'attention localisée sur le point où elle souffrait, immobilisée, incapable d'acquérir des notions nouvelles; de sorte que, même après la guérison, la souffrance avait persisté, un état névropathique, un épuisement nerveux consécutif, sans doute aggravé par des accidents de nutrition, mal connus encore. Aussi Beauclair expliquait-il aisément les diagnostics contraires et faux des nombreux médecins qui l'avaient soignée, sans se permettre la visite indispensable, marchant dès lors à tâtons, les uns croyant à une tumeur, les autres, les plus nombreux, convaincus d'une lésion de la moelle. Lui seul, après s'être enquis de l'hérédité de la malade, venait de soupçonner le simple état d'auto-suggestion où elle se maintenait obstinément, sous l'ébranlement, la violence première de la douleur; et il donnait ses raisons, le champ visuel rétréci, les yeux fixes, le visage absorbé, distrait, la nature surtout de la souffrance qui avait quitté l'organe pour se porter vers l'ovaire gauche, où elle se manifestait par un poids écrasant, intolérable, qui parfois remontait jusqu'à la gorge, en affreuses crises d'étouffement. Une volonté brusque de se dégager de la notion fausse de son mal, une volonté de se lever, de respirer librement, de ne plus souffrir, pouvait seule la remettre debout, guérie, transfigurée, sous le coup de fouet d'une grande exaltation.
Une dernière fois, Pierre tenta de ne plus voir, de ne plus entendre, car il sentait que c'était en lui la ruine irréparable du miracle. Et, malgré ses efforts, malgré l'ardeur qu'il mettait à crier: «Jésus, fils de David, guérissez nos malades!» il voyait, il entendait toujours Beauclair lui dire, de son air calme et souriant, comment le miracle s'accomplirait, en coup de foudre, à la seconde de l'extrême émotion, sous la circonstance décisive qui achèverait de délier les muscles. Dans un transport éperdu de joie, la malade se lèverait et marcherait, les jambes brusquement légères, soulagées de la pesanteur qui les faisait de plomb depuis si longtemps, comme si cette pesanteur se fût fondue, eût coulé en terre. Mais surtout le poids qui écrasait le ventre, qui montait, ravageait la poitrine, étranglait la gorge, s'en irait, cette fois-là, en une envolée prodigieuse, en un souffle de tempête emportant avec lui tout le mal. N'était-ce point ainsi, au moyen âge, que les possédées rendaient par la bouche le diable, dont leur chair vierge avait longuement subi la torture? Et Beauclair avait ajouté que Marie serait femme enfin, que le sang de la maternité jaillirait, dans ce sursaut d'hosanna, ce réveil d'un corps resté enfant, attardé et brisé par un si long rêve de souffrance, tout d'un coup rendu à une santé éclatante, les yeux vivants, la face radieuse.
Pierre regarda Marie, et son trouble grandit encore, à la voir si misérable, dans son chariot, si éperdument implorante, élancée toute vers Notre-Dame de Lourdes, qui donnait la vie. Ah! qu'elle fût donc sauvée, au prix même de sa damnation, à lui! Mais elle était trop malade, la science mentait comme la foi, il ne pouvait croire que cette enfant, aux jambes mortes depuis tant d'années, allait revivre. Et, dans le doute désordonné où il tombait, son cœur saignant clama plus haut, répéta sans fin avec la foule délirante: