Il comprit son erreur, il frémit.

—Si vous saviez, continua-t-elle, quel serait mon mortel chagrin, de monter ainsi toute seule dans la clarté. Oh! être élue sans vous, m'en aller là-haut sans vous! Mais, avec vous, Pierre, c'est un ravissement... Sauvés ensemble, heureux à jamais! Je me sens des forces pour être heureuse, oh! des forces à soulever le monde!

Et il dut pourtant lui répondre, il mentit, révolté à l'idée de gâter, de ternir cette grande félicité si pure.

—Oui, oui! soyez heureuse, Marie, car je suis bien heureux moi-même, et toutes nos peines sont rachetées.

Mais il se fit en son être une déchirure profonde, comme si, brusquement, il avait senti qu'un brutal coup de hache les séparait l'un de l'autre. Jusque-là, dans leurs souffrances communes, elle était demeurée la petite amie d'enfance, la première femme ingénument désirée, qu'il savait toujours sienne, puisqu'elle ne pouvait être à personne. Et elle était guérie, et il restait seul, dans son enfer, à se dire qu'elle ne serait jamais plus à lui. Cette pensée soudaine le bouleversa tellement, qu'il détourna les yeux, désespéré de souffrir ainsi du bonheur prodigieux dont elle exultait.

Le chant continuait, le père Massias, sans rien entendre, sans rien voir, tout à la brûlante gratitude envers Dieu, lançait le dernier verset d'une voix tonnante:

Sicut locutus est ad patres nostros, Abraham et semini ejus in sæcula.

Encore cette rampe à gravir, encore un effort à faire sur cette montée rude, aux larges dalles glissantes! Et la procession s'élevait encore, et l'ascension s'achevait, en pleine lumière vive. Il y avait là un dernier détour, les roues du chariot sonnèrent contre la bordure de granit. Toujours plus haut, toujours plus haut! Il roulait plus haut, il débouchait au bord du ciel.

Alors, tout d'un coup, le dais apparut au sommet des rampes géantes, devant la porte de la Basilique, sur le balcon de pierre qui dominait l'étendue. L'abbé Judaine s'avança, tenant à deux mains, en l'air, le Saint-Sacrement. Près de lui, Marie avait hissé le chariot, le cœur battant de la course, la face enflammée, dans l'or dénoué de ses cheveux. Puis, derrière, tout le clergé s'était rangé, les surplis neigeux, les chasubles éclatantes; tandis que les bannières flottaient, ainsi que des drapeaux, pavoisant la blancheur des balustrades. Et il y eut une minute solennelle.

De là-haut, rien n'était plus grand. D'abord, en bas, c'était la foule, la mer humaine au flot sombre, à la houle sans cesse mouvante, immobilisée un instant, où l'on ne distinguait que les petites taches pâles des visages, levés vers la Basilique, dans l'attente de la bénédiction; et aussi loin que le regard s'étendait, de la place du Rosaire au Gave, par les allées, par les avenues, par les carrefours, jusqu'à la vieille ville lointaine, les petits visages pâles se multipliaient, innombrables, sans fin, tous béants, les yeux fixés sur l'auguste seuil, où le ciel allait s'ouvrir. Puis, l'immense amphithéâtre de coteaux, de collines et de montagnes surgissait, montait de toutes parts, des cimes à l'infini, qui se perdaient dans l'air bleu. Au nord, au delà du torrent, sur les premières pentes, parmi les arbres, les nombreux couvents, les Carmélites, les Assomptionnistes, les Dominicaines, les Sœurs de Nevers, se doraient d'un reflet rose, sous l'incendie du couchant. Des masses boisées s'étageaient ensuite, gagnaient les hauteurs du Buala, que dépassait la serre de Julos, dominée elle-même par le Miramont. Au sud, s'ouvraient d'autres vallées profondes, des gorges étroites entre des entassements de rocs géants, dont la base trempait déjà dans des mares d'ombre bleuâtre, lorsque les sommets étincelaient de l'adieu souriant du soleil. De ce côté, les collines de Visens étaient de pourpre, un promontoire de corail qui barrait le lac dormant de l'éther, d'une transparence de saphir. Mais à l'est, en face, l'horizon s'élargissait encore, au carrefour même des sept vallées. Le Château, qui les avait gardées autrefois, restait debout sur le rocher que baignait le Gave, avec son donjon, ses hautes murailles, son profil noir d'antique forteresse farouche. En deçà, la ville nouvelle était toute gaie au milieu de ses jardins, un pullulement de façades blanches, les grands hôtels, les maisons garnies, les beaux magasins, dont les vitres s'allumaient, pareilles à des braises; pendant que, derrière le Château, le vieux Lourdes étalait confusément ses toitures décolorées dans un poudroiement de lumière rousse. À cette heure tardive, le petit Gers et le grand Gers, les deux croupes énormes de roche nue, tachetée d'herbe rase, derrière lesquelles descendait royalement l'astre à son déclin, n'étaient plus qu'un fond neutre, violâtre, deux rideaux sévères tirés au bord de l'horizon.