À cette heure, pendant que la foule s'écrasait en haut, la Crypte se trouvait absolument déserte, pas une âme n'y mettait son petit frémissement; et Pierre, dans ce grand silence, dans cette ombre, dans cette fraîcheur de la tombe, s'abattit sur les deux genoux. Ce n'était point par un besoin de prière et d'adoration, c'était que tout son être défaillait, sous la tourmente morale qui venait de le briser. Il avait la soif torturante de voir clair en lui. Ah! que ne pouvait-il s'enfoncer plus profondément encore dans le néant des choses, réfléchir, comprendre, se calmer enfin!

Et il vécut une agonie affreuse. Il tâchait de recommencer les minutes, depuis que Marie, tout d'un coup soulevée de sa couche de misère, avait jeté son cri de résurrection. Pourquoi donc, malgré sa joie fraternelle à la revoir debout, avait-il dès lors éprouvé un atroce malaise, comme si le plus mortel malheur le frappait? Était-il donc jaloux de la grâce divine? Souffrait-il de ce que la Vierge, en la guérissant, l'avait oublié, lui dont l'âme était si malade? Il se souvenait du dernier délai qu'il s'était donné, du rendez-vous suprême qu'il avait fixé à la foi, au moment où le Saint-Sacrement passerait, si Marie était guérie; et elle était guérie, et il ne croyait toujours pas, et désormais il n'avait plus d'espérance, car il ne croirait jamais plus. Là saignait la plaie vive. Cela éclatait avec une cruauté, une certitude aveuglante: elle était sauvée, il était perdu. Ce prétendu miracle qui la réveillait à la vie, venait d'achever en lui la ruine de toute croyance au surnaturel. Ce qu'il avait rêvé un instant de chercher encore et de retrouver peut-être à Lourdes, la foi naïve, la foi heureuse du petit enfant, n'était plus possible, ne refleurirait pas, après cet écroulement du prodige, cette guérison que Beauclair lui avait annoncée, qui s'était réalisée ensuite de point en point. Jaloux, oh! non, mais dévasté, mortellement triste, de rester ainsi tout seul, dans le désert glacé de son intelligence, à regretter l'illusion, le mensonge, le divin amour des simples d'esprit, dont son cœur n'était plus capable.

Un flot d'amertume étouffa Pierre, des larmes jaillirent de ses yeux. Il avait glissé sur les dalles, anéanti d'angoisse. Et il se rappela cette délicieuse histoire, depuis le jour où Marie, qui avait deviné la torture de son doute, s'était passionnée pour sa conversion, lui prenant la main dans l'ombre, la gardant entre les siennes, en balbutiant qu'elle prierait pour lui, oh! de toute son âme. Elle s'oubliait, elle suppliait la sainte Vierge de sauver son ami plutôt qu'elle, si elle n'avait qu'une grâce à obtenir de son divin Fils. Puis, ce fut un autre souvenir, les heures adorables qu'ils avaient passées ensemble sous l'épaisse nuit des arbres, pendant le défilé de la procession aux flambeaux. Là encore, ils avaient prié l'un pour l'autre, ils s'étaient perdus l'un dans l'autre, avec un si ardent désir de leur bonheur mutuel, qu'ils avaient touché un instant le fond de l'amour qui se donne et qui s'immole. Et leur longue tendresse trempée de larmes, la pure idylle de leur souffrance aboutissait à cette brutale séparation, elle sauvée, radieuse au milieu des chants de la Basilique triomphante, lui perdu, sanglotant de misère, écrasé au fond des ténèbres de la Crypte, dans une solitude glacée de tombe. C'était comme s'il venait de la perdre une seconde fois, pour toujours.

Brusquement, Pierre sentit le coup de couteau que cette pensée lui donnait en plein cœur. Il comprit enfin son mal, ce fut une clarté subite qui éclaira la crise terrible où il se débattait. Une première fois, il avait perdu Marie, le jour où il s'était fait prêtre, en se disant qu'il pouvait bien n'être plus un homme, puisqu'elle-même ne serait jamais femme, frappée dans son sexe d'une maladie incurable. Et voilà qu'elle était guérie, qu'elle redevenait femme, voilà qu'il l'avait tout d'un coup revue très forte, très belle, et vivante, et désirable, et féconde! Lui était mort, ne pouvait redevenir un homme. Jamais plus il ne soulèverait la pierre tombale qui écrasait, qui scellait sa chair. Elle s'échappait seule, elle le laissait dans la terre froide. C'était le vaste monde qui se rouvrait devant elle, le bonheur souriant, l'amour qui rit sur les routes ensoleillées, un mari, des enfants sans doute. Tandis que lui, comme enseveli jusqu'aux épaules, ne gardait de libre que son cerveau, pour souffrir davantage. Elle était encore à lui, lorsqu'elle n'était à aucun autre, et il n'agonisait si abominablement, depuis une heure, que de cet arrachement définitif, qui la séparait de lui, cette fois, à jamais.

Alors, une rage secoua Pierre. Il fut tenté de remonter, de crier la vérité à Marie. Le miracle, mensonge! la bonté secourable d'un Dieu tout-puissant, illusion pure! La nature seule avait agi, la vie encore une fois venait de vaincre. Et il aurait donné des preuves, il lui aurait montré la vie unique souveraine, refaisant de la santé avec toutes les souffrances d'ici-bas. Puis, ils seraient partis ensemble, ils seraient allés très loin, très loin, pour être heureux. Mais une terreur soudaine l'envahissait. Eh quoi? toucher à cette petite âme blanche, tuer en elle la croyance, l'emplir de ces ruines de la foi, dont lui-même était ravagé! Cela lui apparut soudain comme un odieux sacrilège. Ensuite, il se serait fait horreur, il aurait cru l'avoir assassinée, s'il se reconnaissait un jour incapable de lui rendre un bonheur égal. Peut-être ne le croirait-elle pas. D'ailleurs, épouserait-elle jamais un prêtre parjure, elle qui garderait l'inoubliable douceur d'avoir été guérie dans l'extase? Tout cela lui apparut fou, monstrueux, salissant. Déjà, sa révolte s'apaisait, il ne gardait qu'une infinie lassitude, une sensation brûlante de plaie inguérissable, son pauvre cœur meurtri et arraché.

Puis, dans son abandon, dans le vide où il roulait, une lutte suprême l'angoissa. Qu'allait-il faire? Il aurait voulu fuir, ne plus revoir Marie, devenu lâche devant la souffrance. Car il comprenait bien qu'il lui faudrait mentir maintenant, puisqu'elle le croyait sauvé avec elle, converti, guéri de son âme, comme elle était guérie de son corps. Elle lui en avait dit sa joie, en traînant son chariot par les rampes colossales. Oh! avoir eu ce grand bonheur ensemble, ensemble! avoir senti leurs âmes se fondre l'une dans l'autre! Et il avait menti déjà, il serait obligé de mentir toujours, pour ne pas lui gâter cette belle illusion si pure. Il laissa s'éteindre les derniers battements de ses veines, il jura d'avoir la sublime charité de feindre la paix, le ravissement du salut. Il la voulait complètement heureuse, sans un regret, sans un doute, en pleine sérénité de la foi, convaincue que la sainte Vierge avait consenti à leur union toute mystique. Qu'importait sa torture, à lui! Plus tard peut-être, il se reprendrait. Au milieu de la solitude désolée de son intelligence, n'était-ce pas un peu de joie qui le soutiendrait, toute cette joie dont il allait lui laisser le mensonge consolateur?

Des minutes encore s'écoulèrent, et Pierre anéanti restait sur les dalles, à calmer sa fièvre. Il ne pensait plus, il n'existait plus, dans l'accablement de tout l'être qui suit les grandes crises. Mais il crut entendre un bruit de pas, il se releva péniblement, il affecta de lire les ex-voto, les inscriptions gravées sur les plaques de marbre, le long des murs. D'ailleurs, il s'était trompé, personne n'était là; et il n'en continua pas moins sa lecture, d'abord machinalement, cherchant une distraction, ensuite gagné peu à peu par une émotion nouvelle.

C'était inimaginable. La foi, l'adoration, la gratitude s'étalaient sur ces plaques de marbre, gravées en lettres d'or, par centaines, par milliers d'exemplaires. Il y en avait d'ingénus qui prêtaient à sourire. Un colonel avait fait sculpter son pied, avec ces mots: «Vous me l'avez conservé, faites qu'il vous serve.» Plus loin, on lisait: «Que sa protection s'étende sur la verrerie!» Ou c'était encore l'étrangeté des demandes que l'on devinait, à l'innocente franchise des remerciements: «À Marie Immaculée, un père de famille, santé rendue, procès gagné, avancement obtenu.» Mais cela se perdait dans le concert des cris brûlants qui montaient. Le cri des amants: «Paul et Anna demandent la bénédiction de Notre-Dame de Lourdes sur leur union.» Le cri des mères: «Reconnaissance à Marie, trois fois elle m'a guéri mon enfant.—Reconnaissance pour la naissance de Marie-Antoinette, que je lui confie, ainsi que les miens et moi.—P. D. âgé de trois ans, a été conservé à l'amour des siens.» Le cri des épouses, le cri des malades soulagés, le cri des âmes rendues au bonheur: «Protégez mon mari, faites que mon mari se porte bien.—J'étais infirme des deux jambes, je suis guérie.—Nous sommes venus et nous espérons.—J'ai prié, j'ai pleuré, et elle m'a exaucée.» Et des cris encore, des cris d'une discrétion ardente faisaient rêver de longs romans: «Vous nous avez unis, protégez-nous.—À Marie, pour le plus grand des bienfaits.» Et toujours les mêmes cris, les mêmes mots revenaient, avec une ferveur passionnée: gratitude, reconnaissance, hommage, actions de grâce, remerciements. Ah! ces centaines, ces milliers de cris, à jamais fixés dans le marbre, qui, du fond de la Crypte, clamaient à la Vierge l'éternelle dévotion des misérables humains qu'elle avait secourus!

Pierre ne se lassait pas de lire, la bouche amère, envahi d'une désolation croissante. Lui seul n'avait donc à attendre aucun secours? Lorsque tant d'êtres souffrants étaient exaucés, lui seul n'avait pas su se faire entendre? Et il songeait maintenant à l'extraordinaire quantité des prières qui devaient être dites à Lourdes, d'un bout de l'année à l'autre. Il tâchait d'en évaluer le nombre: les journées vécues devant la Grotte, les nuits passées dans l'église du Rosaire, et les cérémonies à la Basilique, et les processions sous le soleil et sous les étoiles. C'était incalculable, cette continuelle supplication de toutes les secondes. La volonté des fidèles était d'en fatiguer les oreilles de Dieu, de lui arracher des grâces, des pardons, par la masse même, la masse énorme des prières. Les prêtres disaient qu'il fallait donner à Dieu les expiations exigées par les péchés de la France, et que lorsque la somme de ces expiations serait assez forte, la France cesserait d'être frappée. Quelle croyance dure à la nécessité du châtiment! Quelle féroce imagination du pessimisme le plus noir! Comme la vie devait être mauvaise, pour qu'une pareille imploration, un tel cri de misère, physique et morale, montât vers le ciel!

Mais, au milieu de cette tristesse sans bornes, Pierre sentit une pitié profonde le gagner. Ah! cette humanité misérable, elle le bouleversait, réduite à cet excès de malheur, si nue, si faible, si abandonnée, qu'elle renonçait à sa raison, pour ne plus mettre le bonheur possible que dans l'ivresse hallucinée du rêve. Des larmes de nouveau emplirent ses yeux, il pleurait sur lui-même, sur les autres, sur tous les pauvres êtres torturés, qui ont le besoin de stupéfier leur mal, de l'endormir, afin d'échapper aux réalités de ce monde. Il lui semblait encore entendre la foule entassée, agenouillée devant la Grotte, jetant au ciel la supplication enflammée de sa prière, des foules de vingt et trente mille âmes d'où montait une ferveur de désir qu'on voyait fumer sous le soleil, comme un encens. Puis, en dessous de la Crypte même, dans l'église du Rosaire, s'embrasait une autre exaltation de la foi, les nuits entières passées au paradis de l'extase, les délices muettes des communions, les ardents appels sans paroles, où toute la créature se consume, brûle et s'envole. Puis, comme si les cris jetés devant la Grotte, comme si l'adoration perpétuelle au Rosaire ne devaient pas suffire, cette clameur d'ardente requête recommençait autour de lui, sur les murs de la Crypte; mais, là, elle s'éternisait dans le marbre, elle ne cesserait plus de crier la souffrance humaine, jusqu'au lointain des âges; c'était le marbre, c'étaient les murs qui priaient, envahis du frisson d'universelle pitié qui gagnait jusqu'aux pierres. Et, enfin, les prières montaient plus haut, toujours plus haut, s'élançaient de la Basilique rayonnante, bourdonnante au-dessus de lui, pleine en ce moment d'un peuple frénétique, dont il croyait sentir, au travers des dalles de la nef, le souffle énorme éclatant en un cantique d'espoir. Il finissait par être emporté, comme s'il s'était trouvé au milieu du frémissement même de ce flot immense de prières, qui, parti de la poussière du sol, gravissait les étages des églises superposées, s'élargissait de tabernacle en tabernacle, apitoyait les murailles au point qu'elles sanglotaient, elles aussi, et que le cri suprême de misère allait percer le ciel, avec l'aiguille blanche, la haute croix dorée, au bout de la flèche. Ô Dieu tout-puissant, ô Divinité, Force secourable, qui que tu sois, prends en pitié les pauvres hommes, fais cesser la souffrance humaine!