C'était de l'abbé Peyramale et de son église qu'il parlait. Ils traversèrent la place du Porche, tournèrent dans la rue Saint-Pierre; quelques minutes devaient suffire. Mais la conversation était retombée sur les pères de la Grotte, sur la guerre terrible, sans merci, faite par le père Sempé à l'ancien curé de Lourdes. Celui-ci, vaincu, en était mort, dans une affreuse amertume; et, après l'avoir ainsi tué de chagrin, on avait achevé de tuer son église, qu'il laissait inachevée, sans toiture, ouverte au vent et à la pluie. Cette église monumentale, de quel rêve glorieux elle avait empli les dernières années de son existence! Depuis qu'on l'avait dépossédé de la Grotte, chassé de cette œuvre de Notre-Dame de Lourdes dont il était, avec Bernadette, le premier ouvrier, son église devenait sa revanche, sa protestation, sa part de gloire à lui, la maison de Dieu où il triompherait en habits sacrés, d'où il emmènerait d'interminables processions, pour réaliser le vœu formel de la sainte Vierge. L'homme d'autorité et de domination qui était au fond de son être, le pasteur de foules, le constructeur de temples, goûtait une impatiente joie à hâter les travaux, avec une imprévoyance d'homme passionné qui ne s'inquiétait pas de la dette, se laissait voler par les entrepreneurs, pourvu qu'il y eût toujours un peuple d'ouvriers sur les échafaudages. Et il la voyait grandir, son église, et il la voyait finie, par un beau matin d'été, toute neuve dans le soleil levant.

Ah! cette vision sans cesse évoquée, elle lui donnait le courage de la lutte, au milieu du meurtre sourd dont il se sentait enveloppé. Son église, dominant la vaste place, se dressait enfin dans sa majesté colossale. Il l'avait voulue de style roman, très grande, très simple, la nef longue de quatre-vingt-dix mètres, la flèche haute de cent quarante. Elle resplendissait au clair soleil, débarrassée la veille du dernier échafaudage, encore toute fraîche de jeunesse, avec ses larges assises de pierre, montées par rangs égaux. Et, en pensée, il tournait autour d'elle, ravi de sa nudité, de sa chasteté de vierge enfant, d'une candeur géante, sans une sculpture, sans un ornement qui l'aurait inutilement chargée. Les toitures de la nef, du transept et de l'abside régnaient à la même hauteur, au-dessus de l'entablement, fait de moulures sévères. De même, les baies des bas côtés et de la nef n'avaient d'autre décoration que des archivoltes moulurées, continuant les pieds-droits. Il s'arrêtait devant les grandes verrières du transept, dont les rosaces étincelaient; il faisait le tour, en passant derrière l'abside ronde, contre laquelle le bâtiment de la sacristie alignait deux étages de petites fenêtres; et il revenait, et il ne pouvait se lasser devant cette royale ordonnance, ces grandes lignes qui se découpaient sur le bleu, ces toits superposés, cette masse énorme dont la solidité défiait les siècles. Mais, lorsqu'il fermait les yeux, il évoquait surtout la façade, le clocher, dans un ravissement d'orgueil: en bas, le porche à trois travées, la travée de droite et la travée de gauche, dont les toitures de pierre formaient terrasse, tandis que le clocher, naissant de la travée centrale, s'élançait au milieu, d'un jet puissant. Là aussi, les colonnes engagées dans les pieds-droits supportaient des archivoltes simplement moulurées. Contre le pignon, à la pointe d'un pinacle, une statue de Notre-Dame de Lourdes se trouvait sous un dais, entre les deux baies hautes de la nef. Au-dessus, d'autres baies s'ouvraient encore, que garnissaient les abat-son, fraîchement peints. Les contreforts partaient du sol, aux quatre angles, s'amincissaient en montant, d'une légèreté forte, jusqu'à la flèche, une hardie flèche de pierre, flanquée de quatre clochetons, ornée également de pinacles, envolée et perdue en plein ciel. Et il lui semblait que c'était son âme de prêtre fervent qui avait grandi, qui s'était élancée avec cette flèche, pour témoigner de sa foi au travers des âges, là-haut, tout près de Dieu.

D'autres fois, une vision l'enchantait davantage encore. Il croyait voir l'intérieur de son église, le jour de la première messe solennelle qu'il y célébrerait. Les vitraux jetaient des feux comme des pierreries, les douze chapelles des bas côtés rayonnaient de cierges. Et il était au maître autel de marbre et d'or, et les quatorze colonnes de la nef, en marbre des Pyrénées d'un seul bloc, dons magnifiques venus des quatre coins de la chrétienté, se dressaient, supportant la voûte, que les voix grondantes des orgues emplissaient d'un chant d'allégresse. Un peuple de fidèles se pressait là, agenouillé sur les dalles, en face du chœur entouré d'une grille légère ainsi qu'une dentelle, revêtu d'une admirable boiserie sculptée. La chaire à prêcher, royal cadeau d'une grande dame, était une merveille d'art, fouillée en plein chêne. Les fonts baptismaux avaient été taillés dans la pierre dure par un artiste de grand talent. Des tableaux de maître ornaient les murailles, des croix, des ciboires, des ostensoirs précieux, des vêtements sacrés, pareils à des soleils, s'entassaient au fond des armoires de la sacristie. Et quel rêve d'être le pontife d'un tel temple, d'y régner après l'avoir bâti avec passion, d'y bénir les foules accourues de toute la terre, pendant que les sonneries volantes du clocher iraient dire à la Grotte et à la Basilique qu'elles avaient là-bas, dans le vieux Lourdes, une rivale, une sœur victorieuse, chez laquelle Dieu triomphait aussi!

Après avoir suivi un instant la rue Saint-Pierre, le docteur Chassaigne et son compagnon tournèrent dans la petite rue de Langelle.

—Nous arrivons, dit le docteur.

Mais Pierre regardait, ne voyait pas d'église. Il n'y avait là que des masures misérables, tout un quartier de faubourg pauvre, obstrué de constructions lépreuses. Enfin, il aperçut, au fond d'une impasse, un pan de la vieille palissade, à demi pourrie, qui entourait encore le vaste terrain carré, compris entre les rues Saint-Pierre, de Bagnères, de Langelle et des Jardins.

—Il faut tourner à gauche, reprit le docteur, qui s'était engagé dans un couloir étroit, parmi des décombres. Nous y voilà!

Et la ruine, brusquement, apparut, au milieu des laideurs et des misères qui la masquaient.

Toute la puissante carcasse de la nef et des bas côtés, du transept et de l'abside, était debout. Les murs, partout, s'élevaient jusqu'à la naissance des voûtes. On pénétrait là comme dans une église véritable, on pouvait s'y promener à l'aise, en reconnaître les parties accoutumées. Seulement, lorsqu'on levait les yeux, on voyait le ciel: les toitures manquaient, la pluie tombait, le vent soufflait librement. Depuis quinze ans bientôt, les travaux étaient abandonnés, les choses restaient dans l'état où le dernier maçon les avait laissées. Ce qui frappait d'abord, c'étaient les dix piliers de la nef, les quatre piliers du chœur, ces piliers magnifiques en marbre des Pyrénées d'un seul bloc, qu'on avait recouverts d'une chemise de planches, pour les protéger contre tout dégât. Les bases et les chapiteaux, encore bruts, attendaient les sculpteurs. Et ces colonnes isolées, ainsi vêtues de bois, avaient une grande tristesse. Puis, une mélancolie montait de l'enceinte béante, de l'herbe qui envahissait le sol ravagé, bossué, des bas côtés et de la nef, une herbe drue de cimetière, au travers de laquelle les femmes du voisinage avaient fini par tracer des sentiers. Elles entraient y étendre leurs lessives. Tout un blanchissage de pauvre, des draps épais, des chemises en loques, des langes d'enfant, achevaient justement d'y sécher, aux derniers rayons du soleil qui se glissaient là, par les larges baies vides.

Lentement, sans parler, Pierre et le docteur Chassaigne firent le tour, à l'intérieur. Les dix chapelles des bas côtés formaient des sortes de compartiments, pleins de gravats et de débris. On avait cimenté le sol du chœur, sans doute pour protéger la crypte des infiltrations, en dessous; malheureusement, les voûtes devaient se tasser, il existait là une dépression que l'orage de la nuit précédente avait transformée en un petit lac. Du reste, c'étaient ces parties du transept et de l'abside qui avaient le moins souffert. Pas une pierre ne bougeait; les grandes rosaces centrales, au-dessus du triforium, semblaient attendre leurs verrières; tandis que des madriers, oubliés en haut des murs de l'abside, auraient pu faire croire qu'on allait commencer à la couvrir, le lendemain. Mais, quand ils furent revenus sur leurs pas, et qu'ils sortirent, pour voir la façade, la détresse lamentable de cette jeune ruine se montra. De ce côté, on avait beaucoup moins poussé les travaux, le porche à triple travée était seul construit; et quinze années d'abandon avaient suffi aux hivers pour en ronger les sculptures, les colonnettes, les archivoltes, dans un travail de destruction vraiment singulier, comme si la pierre, entamée profondément, détruite, s'était fondue sous des larmes. Le cœur se serrait, à la vue de cette destruction qui s'attaquait à l'œuvre, avant même qu'elle fût finie. Ne pas être encore, et déjà s'émietter ainsi sous le ciel! s'immobiliser dans sa croissance de colosse géant, pour semer l'herbe de décombres!