Alors, par une inconsciente liaison d'idées, Pierre se rappela le mot que le cocher venait de lui dire: «Lourdes a bien pris, mais le tout est de savoir si ça durera longtemps.» En effet, là était la question. Que de sanctuaires vénérés avaient ainsi été bâtis déjà, à la voix d'enfants innocentes, élues entre toutes, auxquelles la sainte Vierge s'était montrée! Toujours la même histoire recommençait: une apparition, une bergère qu'on persécutait, qu'on traitait de menteuse, puis une sourde poussée de la misère humaine affamée d'illusion, et alors la propagande, le triomphe du sanctuaire rayonnant comme un phare, et ensuite le déclin, l'oubli, quand un autre sanctuaire naissait ailleurs du rêve extasié d'une autre voyante. Il semblait que le pouvoir de l'illusion s'usait, qu'il fallait, au travers des siècles, la déplacer, la remettre dans de nouveaux décors, dans une nouvelle aventure, pour en renouveler la puissance. La Salette avait détrôné les antiques Vierges de bois ou de pierre qui guérissaient, Lourdes venait de détrôner la Salette, en attendant d'être détrônée elle-même par la Notre-Dame de demain, celle dont le doux visage consolateur se montrera à une pure enfant encore à naître. Seulement, si Lourdes avait eu une fortune si rapide, si prodigieuse, il la devait sûrement à la petite âme sincère, au charme délicieux de Bernadette. Ici, aucune supercherie, aucun mensonge, la seule floraison de la souffrance, une chétive fillette malade qui apportait au peuple des souffrants son rêve de justice, d'égalité dans le miracle. Elle n'était que l'éternel espoir, l'éternelle consolation. En outre, toutes les circonstances historiques et sociales paraissaient s'être rencontrées pour exaspérer le besoin de cette envolée mystique, à la fin d'un terrible siècle d'enquête positive; et c'était pourquoi Lourdes sans doute durerait longtemps encore, dans son triomphe, avant de n'être plus qu'une légende, une de ces religions mortes, au puissant parfum évaporé.

Ah! cet ancien Lourdes, cette ville de paix et de croyance, le seul berceau possible où la légende pouvait naître, comme Pierre le reconstituait aisément, en faisant le tour de la vaste toile du Panorama! Cette toile disait tout, constituait la meilleure leçon de choses qu'on pût voir. Les explications monotones de l'employé ne s'entendaient pas, le paysage parlait lui-même. D'abord, c'était la Grotte, le trou de roche au bord du Gave, un lieu sauvage de rêverie, des pentes buissonneuses, des écroulements de pierres, sans un chemin frayé; et rien encore, pas d'embellissements, pas de quai monumental, pas d'allées de jardin anglais serpentant parmi des arbustes taillés à la serpe, pas de Grotte arrangée, déformée, fermée d'une grille, surtout pas de boutique d'objets religieux, cette boutique de simonie qui était le scandale des âmes pieuses. La Vierge n'avait pu choisir au désert un coin plus charmant pour se montrer à l'élue de son cœur, la fillette pauvre, promenant là le songe de ses nuits pénibles, en ramassant du bois mort. Puis, c'était, de l'autre côté du Gave, derrière le rocher du Château, le vieux Lourdes confiant et endormi. Un autre âge s'évoquait, une petite ville, avec ses rues étroites, pavées de cailloux, ses maisons noires, aux encadrements de marbre, son antique église à demi espagnole, pleine d'anciennes sculptures, peuplée de visions d'or et de chairs peintes. Deux fois par jour, il n'y avait que les diligences de Bagnères et de Cauterets qui traversaient à gué le Lapaca, pour monter ensuite la raide chaussée de la rue Basse. L'esprit du siècle n'avait pas soufflé sur ces toits paisibles, qui abritaient une population attardée, restée enfant, toute serrée dans le lien étroit d'une forte discipline religieuse. Aucune débauche, un lent commerce séculaire suffisant à la vie quotidienne, une vie pauvre dont la rudesse sauvegardait les mœurs. Et jamais Pierre n'avait mieux compris comment Bernadette, née de cette terre de foi et d'honnêteté, y avait fleuri telle qu'une rose naturelle, éclose sur les églantiers du chemin.

—C'est tout de même curieux, déclara M. de Guersaint, quand on se retrouva dans la rue. Je ne suis pas fâché d'avoir vu ça.

Marie également riait d'aise.

—Père, n'est-ce pas? on dirait qu'on y est. Par moments, il semble que les personnages vont bouger... Et comme elle est charmante, Bernadette, à genoux, en extase, pendant que la flamme du cierge lèche ses doigts, sans laisser de brûlure.

—Voyons, reprit l'architecte, nous n'avons plus qu'une heure, il faudrait pourtant songer à faire nos emplettes, si nous désirons acheter quelque chose... Voulez-vous que nous fassions le tour des boutiques? Nous avons bien promis à Majesté de lui donner la préférence; seulement, ça ne nous empêche pas de nous renseigner un peu... Hein? Pierre, qu'en dites-vous?

—Mais certainement, comme vous voudrez, répondit le prêtre. D'ailleurs, cela nous promènera.

Et il suivit la jeune fille et son père, qui revinrent sur le plateau de la Merlasse. Depuis qu'il était sorti du Panorama, il éprouvait une sensation singulière de dépaysement. C'était comme si, tout d'un coup, on l'avait transporté d'une ville dans une autre, à des siècles de distance. Il quittait la solitude, la paix endormie de l'ancien Lourdes, augmentée encore par la lumière morte du velum, pour tomber brusquement dans le Lourdes nouveau, éclatant de lumière, bruyant de foule. Dix heures venaient de sonner, l'animation était extraordinaire sur les trottoirs, tout un peuple qui, avant le déjeuner, se hâtait de finir ses achats, pour ne plus songer ensuite qu'au départ. Les milliers de pèlerins du pèlerinage national, en une bousculade dernière, ruisselaient par les rues, assiégeaient les boutiques. On aurait dit les cris, les coups de coude, les galops brusques d'une foire qui s'achève, au milieu du roulement ininterrompu des voitures. Beaucoup se munissaient de provisions de route, dévalisaient les échoppes en plein air, où l'on vendait des pains, du saucisson, du jambon. On achetait des fruits, on achetait du vin, les paniers se remplissaient de bouteilles, de papiers gras, jusqu'à en éclater. Un marchand ambulant qui promenait des fromages sur une petite voiture, voyait sa marchandise enlevée, comme balayée par le vent. Mais, surtout, la foule achetait des objets religieux; et d'autres marchands ambulants, dont les petites voitures étaient chargées de statuettes et de gravures pieuses, réalisaient des affaires d'or. La clientèle des boutiques faisait queue sur la chaussée, les femmes étaient enveloppées de chapelets immenses, avaient des saintes Vierges sous les bras, emportaient des bidons pour les remplir à la fontaine miraculeuse. Ces bidons, d'un à dix litres, les uns sans image, les autres peinturlurés d'une Notre-Dame de Lourdes en bleu, ajoutaient une gaieté à la cohue, avec leur éclat de ferblanterie neuve, leur clair tintement de casserole, portés à la main, pendus en sautoir. Et la fièvre du négoce, le plaisir de dépenser son argent, de repartir les poches bourrées de photographies et de médailles, allumait les visages d'un air de fête, changeait cette foule épanouie en une foule de kermesse, aux appétits débordants et satisfaits.

Sur le plateau de la Merlasse, M. de Guersaint fut tenté un instant d'entrer dans une des boutiques les plus belles et les plus achalandées, dont l'enseigne portait en lettres hautes ces mots: Soubirous, frère de Bernadette.

—Hein? si nous faisions nos emplettes là? Ce serait plus local, nos petits souvenirs auraient un intérêt de plus.