Il souriait, de son air fin et si triste. Il s'enfonça dans son coin, ferma les yeux, achevé par ce mortel voyage.

—Vous comprenez, reprit M. Vigneron, ça ne m'amuse guère de me morfondre ici, tandis que ma femme et mon fils vont rentrer à Paris sans moi. Il le faut bien, la vie n'est plus tenable à l'hôtel; et, d'ailleurs, me voyez-vous forcé de repayer trois places, s'ils ne veulent pas entendre raison... Avec ça, ma femme n'a pas beaucoup de tête. Jamais elle ne saura se débrouiller.

Alors, dans un dernier essoufflement, il accabla madame Vigneron des observations les plus minutieuses, et ce qu'elle devait faire pendant le voyage, et de quelle façon elle rentrerait dans leur appartement, et comment elle soignerait Gustave, s'il avait une crise. Docile, un peu effarée, elle répondait à chaque phrase:

—Oui, oui, mon ami... Sans doute, mon ami...

Mais il fut repris d'une brusque colère.

—Définitivement, oui ou non, sera-t-il valable, mon billet de retour? Je veux le savoir pourtant... Il faut qu'on me le trouve, ce chef de gare!

Il se lançait de nouveau parmi la foule, lorsqu'il aperçut, sur le quai, restée à terre, la béquille de Gustave. Ce fut un désastre, qui lui fit lever les bras au ciel, pour prendre Dieu à témoin que jamais il ne sortirait de tant de complications. Et il la jeta à sa femme, il s'éloigna, éperdu, en criant:

—Tiens! tu oublies tout!

Maintenant, les malades affluaient; et, ainsi qu'à l'arrivée, dans la bousculade, c'était un charriage sans fin, le long des trottoirs, au travers des voies. Tous les maux abominables, toutes les plaies, toutes les difformités défilaient une fois encore, sans que la gravité ni le nombre en parussent moindres, comme si les quelques guérisons fussent l'humble clarté inappréciable au milieu du deuil immense. On les remportait tels qu'on les avait apportés. Les petites voitures, chargées de vieilles femmes impotentes, avec leurs cabas à leurs pieds, sonnaient sur les rails. Les brancards, où gisaient des corps ballonnés, des faces pâles aux yeux luisants, se balançaient, parmi les poussées de la cohue. C'était une hâte folle, sans raison, une confusion inexprimable, des demandes, des appels, des courses brusques, le tournoiement sur place d'un troupeau qui ne trouve plus la porte de la bergerie. Et les brancardiers finissaient par perdre la tête, ne sachant quel chemin suivre, devant les cris d'alerte des hommes d'équipe, qui, chaque fois, épouvantaient les gens, les égaraient d'angoisse.

—Attention! attention, là-bas!... Dépêchez-vous donc! Non, non, ne traversez plus!... Le train de Toulouse! le train de Toulouse!