—Je ne puis rien, la science est impuissante... Il est condamné.
Mais, à ce moment, une vieille femme, une pèlerine de quatre-vingts ans, égarée, ne sachant où elle allait, entra sous le hangar. Elle se traînait sur une canne, bancale et bossue, revenue à la taille d'une enfant, affligée de tous les maux de l'extrême vieillesse; et elle emportait, pendu en sautoir, un bidon plein d'eau de Lourdes, pour prolonger cette vieillesse encore, dans l'effroyable état de ruine où elle était. Un instant, son imbécillité sénile s'effara. Elle regarda cet homme étendu, raidi, qui se mourait. Puis, une bonté d'aïeule reparut au fond de ses yeux troubles, une fraternité de créature très vieille et très souffrante la fit s'approcher davantage. Et, de ses mains agitées d'un continuel tremblement, elle prit son bidon, elle le tendit à l'homme.
Ce fut, pour l'abbé Judaine, une clarté brusque, comme une inspiration d'en haut. Lui, qui avait tant prié pour la guérison de madame Dieulafay, et que la sainte Vierge n'avait pas écouté, se sentit embrasé d'une foi nouvelle, convaincu que, si le Commandeur buvait, il serait guéri. Il tomba sur les genoux, au bord du matelas.
—Ô mon frère, c'est Dieu qui vous envoie cette femme... Réconciliez-vous avec Dieu, buvez et priez, pendant que nous-mêmes allons implorer de toute notre âme la miséricorde divine... Dieu voudra vous prouver sa puissance, Dieu va faire le grand miracle de vous remettre debout, pour que vous passiez encore de longues années sur cette terre, à l'aimer et à le glorifier.
Non, non! les yeux étincelants du Commandeur criaient non! Lui être aussi lâche que ces troupeaux de pèlerins, venus de si loin, à travers tant de fatigues, pour se traîner par terre et sangloter, en suppliant le ciel de les laisser vivre un mois, une année, dix années encore! C'était si bon, c'était si simple de mourir tranquillement dans son lit! On se tourne contre le mur, et l'on meurt.
—Buvez, ô mon frère, je vous en conjure... C'est la vie que vous allez boire, la force, la santé; et c'est aussi la joie de vivre... Buvez pour redevenir jeune, pour recommencer une existence pieuse! buvez pour chanter les louanges de la divine Mère qui aura sauvé votre corps et votre âme!... Elle me parle, votre résurrection est certaine.
Non, non! les yeux refusaient, repoussaient la vie avec une obstination croissante; et il s'y mêlait maintenant une sourde crainte du miracle. Le Commandeur ne croyait pas, haussait depuis trois ans les épaules devant leurs prétendues guérisons. Mais savait-on jamais, dans ce drôle de monde? Il arrivait parfois des choses tellement extraordinaires! Et si, par hasard, leur eau avait eu réellement une vertu surnaturelle, et si, de force, ils lui en faisaient boire, ce serait terrible de revivre, de recommencer son temps de bagne, l'abomination que Lazare, l'élu pitoyable du grand miracle, avait soufferte deux fois! Non, non! il ne voulait pas boire, il ne voulait pas tenter l'affreuse chance de la résurrection.
—Buvez, buvez, mon frère, répétait le vieux prêtre, gagné par les larmes, ne vous endurcissez pas dans votre refus des grâces célestes!
Et l'on vit alors cette chose terrible, cet homme à demi mort déjà se soulever, secouer les liens étouffants de la paralysie, dégager pour une seconde sa langue nouée, bégayant, grondant d'une voix rauque:
—Non, non, non!