Elle était, jusque-là, restée dans son coin, s'enfonçant, disparaissant. Farouche, elle n'avait pas dit un mot, les lèvres serrées, les paupières closes, comme pour s'isoler davantage, au fond de son abominable douleur. Mais, ayant rouvert les yeux, elle venait d'apercevoir la bretelle de cuir qui pendait près de la portière; et la vue de cette bretelle que son enfant avait touchée, avec laquelle son enfant avait joué, la bouleversait d'un désespoir, dont la frénésie emportait toute sa volonté de silence.

—Ah! ma pauvre petite Rose... Sa petite main avait pris ça, et elle tournait ça, elle regardait ça, et c'est bien sûr son dernier joujou... Ah! nous étions là toutes les deux, elle vivait encore, je l'avais encore sur mes genoux, dans mes bras. C'était encore si bon, si bon!... Et je ne l'ai plus, et je ne l'aurai jamais plus, ma pauvre petite Rose, ma pauvre petite Rose!

Égarée, sanglotante, elle regardait ses genoux vides, ses bras vides, dont elle ne savait plus que faire. Elle y avait si longtemps bercé, si longtemps porté sa fille, que, maintenant, c'était comme une amputation dans son être, une fonction de moins, qui la laissait diminuée, inoccupée, affolée de les sentir inutiles. Et ses bras, ses genoux la gênaient.

Pierre et Marie, très émus, s'étaient empressés, cherchant de bonnes paroles, tâchant de consoler la misérable mère. Peu à peu, par les phrases décousues qui se mêlaient à ses larmes, ils surent le calvaire qu'elle venait de monter, depuis la mort de sa fille. La veille au matin, lorsqu'elle l'avait emportée morte dans ses bras, sous l'orage, elle devait avoir longtemps marché de la sorte, aveugle, sourde, battue par la pluie torrentielle. Elle ne se souvenait plus des places qu'elle avait traversées, des rues qu'elle avait suivies, au travers de ce Lourdes infâme, de ce Lourdes tueur d'enfants, qu'elle maudissait.

—Ah! je ne sais plus, je ne sais plus... Oui, des gens m'ont recueillie, ont eu pitié de moi, des gens que je ne connais pas, qui habitent quelque part... Ah! je ne sais plus, quelque part, là-haut, très loin, à l'autre bout de la ville... Mais sûrement ce sont des gens très pauvres, parce que je me revois dans une chambre pauvre, avec ma chère petite, toute froide, qu'ils avaient couchée sur leur lit...

À ce souvenir, une nouvelle crise de sanglots la secoua, l'étouffa.

—Non, non! je ne voulais pas me séparer de son cher petit corps, en le laissant dans cette ville abominable... Et, je ne peux pas dire au juste, mais ça doit être les pauvres gens qui m'ont conduite. Nous avons fait des courses, oh! des courses, nous avons vu tous ces messieurs du pèlerinage et du chemin de fer... Je leur répétais: «Qu'est-ce que ça vous fait? Permettez-moi de la ramener à Paris dans mes bras. Je l'ai apportée comme ça vivante, je puis bien la remporter morte. Personne ne s'apercevra de rien, on croira qu'elle dort...» Et tout ce monde, toutes ces autorités ont crié, m'ont renvoyée, comme si je leur demandais des choses vilaines. Alors, j'ai fini par leur dire des sottises. N'est-ce pas? quand on fait tant d'histoires, quand on amène tant de malades à l'agonie, on devrait bien se charger de ramener les morts... Et, à la gare, savez-vous ce qu'ils ont fini par me demander? trois cents francs! oui, il paraît que c'est le prix. Seigneur! trois cents francs, à moi qui suis venue avec trente sous dans ma poche et qui n'en ai plus que cinq! Je ne les gagne pas en six mois de couture. Ils auraient dû me demander ma vie, je l'aurais donnée si volontiers... Trois cents francs! trois cents francs pour ce pauvre petit corps d'oiseau que j'aurais été si consolée d'emporter sur mes genoux!

Puis, elle ne balbutia plus que des plaintes sourdes.

—Ah! si vous saviez tout ce que les pauvres gens m'ont dit de raisonnable, pour me décider à partir!... Une ouvrière comme moi, que son travail attendait, devait retourner à Paris; et puis, je n'avais pas le moyen de perdre mon billet de retour, il me fallait reprendre le train à trois heures quarante... Ils ont dit aussi qu'on est bien forcé d'accepter les choses, quand on n'est pas riche. Il n'y a que les riches, n'est-ce pas? qui gardent leurs morts, qui font de leurs morts ce qu'ils veulent... Et je ne me rappelle plus, je ne me rappelle plus encore une fois! Je ne savais même pas l'heure, jamais je n'aurais été capable de retrouver la gare. Après l'enterrement, là-bas, dans un endroit où il y avait deux arbres, ce sont ces pauvres gens qui ont dû m'emmener de là, à moitié folle, qui m'ont conduite et poussée dans le wagon, juste au moment où le train partait... Mais quel arrachement, comme si mon cœur était resté sous la terre! et c'est affreux, cela, c'est affreux, mon Dieu!

—Pauvre femme! murmura Marie. Ayez du courage, demandez à la sainte Vierge le secours qu'elle ne refuse jamais aux affligés.