—À propos, reprit-il, vous savez la chance qu'a eue mon remplaçant, oui! vous vous rappelez, ce tuberculeux pour lequel j'ai donné les cinquante francs du voyage, en me faisant hospitaliser... Eh bien! il a été radicalement guéri.
—En vérité, un tuberculeux! s'écria M. de Guersaint.
—Parfaitement, monsieur, guéri comme avec la main!... Je l'avais vu si bas, si jaune, si efflanqué, et il est venu me rendre visite à l'Hôpital, tout ragaillardi. Ma foi, je lui ai donné cent sous.
Pierre dut réprimer un sourire, car il savait l'histoire, il la tenait du docteur Chassaigne. Le miraculé en question était un simulateur, qu'on avait fini par reconnaître au bureau médical des constatations. Ce devait être au moins la troisième année qu'il s'y présentait, une première fois pour une paralysie, la seconde pour une tumeur, toutes deux guéries de même complètement. Chaque fois, il se faisait promener, héberger, nourrir, et il ne partait que comblé d'aumônes. Ancien infirmier des hôpitaux, il se grimait, se transformait, se donnait la tête de son mal, avec un art si extraordinaire, qu'il avait fallu un hasard pour que le docteur Bonamy se rendît compte de la supercherie. D'ailleurs, tout de suite les pères avaient exigé le silence sur l'aventure. À quoi bon livrer ce scandale aux plaisanteries des journaux? Quand ils découvraient de la sorte des escroqueries au miracle, ils se contentaient de faire disparaître les coupables. Les simulateurs étaient, du reste, assez rares, malgré les joyeuses histoires répandues sur Lourdes par les esprits voltairiens. Hélas! en dehors de la foi, la bêtise et l'ignorance suffisaient.
M. Sabathier était très remué par cette idée que le ciel avait guéri cet homme venu à ses frais, tandis que lui rentrait impotent, réduit au même état lamentable. Il soupira, il ne put s'empêcher de conclure, avec une pointe d'envie, dans sa résignation:
—Enfin, que voulez-vous? la sainte Vierge doit bien savoir ce qu'elle fait. Ce n'est ni vous ni moi, n'est-ce pas? qui irons lui demander compte de ses actions... Quand il lui plaira de jeter sur moi un regard, elle me trouvera toujours à ses pieds.
À Mont-de-Marsan, après l'Angélus, sœur Hyacinthe fit dire le second chapelet, les cinq mystères douloureux: Jésus au Jardin des Oliviers, Jésus flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus portant sa croix, Jésus mourant sur la croix. Et l'on dîna ensuite dans le wagon, car il n'y avait pas d'arrêt avant Bordeaux, où l'on devait arriver seulement à onze heures du soir. Tous les paniers des pèlerins étaient bourrés de provisions, sans compter le lait, le bouillon, le chocolat, les fruits que sœur Saint-François avait envoyés de la cantine. Puis, des partages fraternels se faisaient: on mangeait sur ses genoux, on voisinait, chaque compartiment n'était plus qu'une tablée de hasard, une dînette où chacun apportait son écot. Et l'on avait fini, on remballait le reste du pain et les papiers gras, lorsqu'on passa devant Morcenx.
—Mes enfants, dit sœur Hyacinthe en se levant, la prière du soir!
Alors, il y eut un bourdonnement confus, des Pater, des Ave, un examen de conscience, un acte de contrition, un abandon de soi-même à Dieu, à la sainte Vierge et aux saints, tout un remerciement de l'heureuse journée, que termina une prière pour les vivants et pour les fidèles trépassés.
—À dix heures, quand nous serons à Lamothe, reprit la religieuse, je vous préviens que je ferai faire le silence. Mais je crois que vous allez être bien sages et qu'on n'aura pas besoin de vous bercer.