—Oh! je travaillerai, je travaillerai! et puis, vous avez raison, Pierre, je m'amuserai aussi, parce que ce n'est point un mal, n'est-ce pas? que d'être joyeuse.
—Non, non, sûrement, Marie.
—Le dimanche, nous irons à la campagne, oh! très loin, dans les bois, où il y aura de beaux arbres... Nous irons également au théâtre, si papa nous y mène. On m'a dit qu'il y a beaucoup de pièces qu'on peut entendre... Mais ce n'est pas tout ça, d'ailleurs. Pourvu que je sorte, que j'aille dans les rues, que je voie des choses, je serai si heureuse, je rentrerai si gaie!... C'est si bon de vivre, n'est-ce pas, Pierre?
—Oui, oui, Marie, c'est très bon.
Un petit froid de mort l'envahissait, il agonisait du regret de n'être plus un homme. Pourquoi donc, puisqu'elle le tentait ainsi, avec sa candeur irritante, ne lui disait-il pas la vérité qui le ravageait? Il l'aurait prise, il l'aurait conquise. Jamais débat plus affreux ne s'était livré dans son cœur et dans sa volonté. Un moment, il fut sur le point de prononcer les mots irréparables. Mais, déjà, elle reprenait de sa voix d'enfant joueuse:
—Oh! voyez donc ce pauvre papa, est-il content de dormir si fort!
En effet, sur la banquette, en face d'eux, M. de Guersaint dormait d'un air béat, comme dans son lit, sans paraître avoir conscience des continuelles secousses. Ce roulis, ce tangage monotones semblaient du reste n'être plus que le bercement qui alourdissait le sommeil du wagon entier. C'était l'abandon complet, l'anéantissement des corps, au milieu du désordre des bagages, écroulés eux aussi, comme assoupis sous la lueur fumeuse des lampes. Et le grondement rythmé des roues ne cessait pas, dans l'inconnu des ténèbres où le train roulait toujours. Parfois seulement, devant une gare, sous un pont, le vent de la course s'engouffrait, une tempête soufflait brusquement. Puis, le grondement berceur recommençait, uniforme, à l'infini.
Marie prit doucement la main de Pierre. Ils étaient si perdus, si seuls, parmi tout ce monde anéanti, dans cette grande paix grondante du train lancé au travers de la nuit noire. Une tristesse, la tristesse qu'elle avait jusque là cachée, venait de reparaître, noyant d'ombre ses grands yeux bleus.
—Mon bon Pierre, vous viendrez souvent avec nous, n'est-ce pas?
Il avait tressailli, en sentant sa petite main serrer la sienne. Son cœur était sur ses lèvres, il se décidait à parler. Pourtant, il se retint encore, il balbutia: