—Non, non! mon ami, ne disons rien de plus. Ce serait mal peut-être... Je suis très lasse, je vais dormir tranquille maintenant.
Et elle resta la tête contre son épaule, elle s'endormit tout de suite, en sœur confiante. Lui, un instant, se tint éveillé, dans ce douloureux bonheur du renoncement qu'ils venaient de goûter ensemble. Cette fois, c'était bien fini, le sacrifice était consommé. Il vivrait solitaire, en dehors de la vie des autres hommes. Jamais il ne connaîtrait la femme, jamais un être vivant ne naîtrait de lui. Il n'avait plus que l'orgueil consolateur de ce suicide accepté, voulu, dans la grandeur désolée des existences hors nature.
Mais la fatigue l'accabla lui-même, ses paupières se fermèrent, il s'endormit à son tour. Puis, sa tête glissa, sa joue vint toucher la joue de son amie, qui dormait très douce, le front contre son épaule. Alors, leurs chevelures se mêlèrent. Elle avait ses cheveux d'or, ses cheveux royaux dénoués à demi; et il en eut la face baignée, il rêva dans l'odeur de ses cheveux. Sans doute, le même songe de béatitude les visitait à la fois, car leurs figures tendres avaient pris la même expression de ravissement, ils riaient tous les deux aux anges. C'était l'abandon chaste et passionné, l'innocence de ce sommeil de hasard, qui les mettait ainsi aux bras l'un de l'autre, les membres joints, les lèvres tièdes et rapprochées, confondant les haleines, comme des enfants nus couchés dans le même berceau. Et telle fut la nuit de leurs noces, la consommation du mariage spirituel où ils devaient vivre, un anéantissement délicieux de lassitude, à peine un rêve fuyant de possession mystique, au milieu de ce wagon de misère et de souffrance, qui roulait, roulait toujours dans la nuit noire. Des heures, des heures coulèrent, les roues grondaient, les bagages se balançaient aux patères; tandis que, des corps entassés, écrasés, ne montait que la fatigue énorme, la grande courbature physique du pays des miracles, au retour du surmenage des âmes.
À cinq heures, enfin, comme le soleil se levait, il y eut un réveil brusque, l'entrée retentissante dans une grande gare, des appels d'employés, des portières qui s'ouvraient, du monde qui se bousculait. On était à Poitiers, et tout le wagon se trouva debout, au milieu d'un bruit de voix, d'exclamations et de rires.
C'était la petite Sophie Couteau qui descendait là et qui faisait ses adieux. Elle embrassa toutes ces dames, elle passa même par-dessus la cloison, pour aller prendre congé de sœur Claire des Anges, que personne n'avait revue depuis la veille, disparue dans son coin, menue et silencieuse, avec ses yeux de mystère. Puis, l'enfant revint, prit son petit paquet, se montra gentille surtout pour sœur Hyacinthe et pour madame de Jonquière.
—Au revoir, ma sœur! au revoir, madame!... Je vous remercie de toutes vos bontés.
—Il faudra revenir l'année prochaine, mon enfant.
—Oh! ma sœur, je n'y manquerai pas! C'est mon devoir.
—Et, chère petite, conduisez-vous bien, portez-vous bien, pour que la sainte Vierge soit fière de vous.
—Bien sûr, madame, elle a été si bonne, ça m'amuse tant de retourner la voir!