Alors, cessant de lire, il raconta ce qu'il savait, ce qu'il avait deviné et rétabli, dans cette histoire si obscure encore, malgré les flots d'encre qu'elle a fait couler. Il connaissait le pays, les mœurs, les coutumes, à la suite de ses longues conversations avec son ami, le docteur Chassaigne. Et il avait une facilité charmante de parole, une émotion exquise, des dons remarquables d'orateur sacré, qu'il se connaissait depuis le séminaire, mais dont il n'usait jamais. Dans le wagon, quand on vit qu'il savait l'histoire bien mieux, bien plus longuement que le petit livre, et qu'il la disait d'un air si doux, si passionné, il y eut une recrudescence d'attention, un élan de ces âmes douloureuses, affamées de bonheur, qui se donnaient toutes à lui.

D'abord, ce fut l'enfance de Bernadette, à Bartrès. Elle grandissait là chez sa mère nourrice, la femme Lagües, qui, ayant perdu un nouveau-né, avait rendu aux Soubirous, très pauvres, le service de nourrir et de garder leur enfant. Ce village de quatre cents âmes, à une lieue environ de Lourdes, se trouvait comme au désert, loin de toute route fréquentée, caché parmi des verdures. Le chemin dévale, les quelques maisons s'espacent, au milieu des herbages coupés de haies, plantés de noyers et de châtaigniers; tandis que des ruisseaux clairs qui ne se taisent jamais, suivent les pentes, le long des sentiers, et que, seule, la vieille petite église romane domine sur un tertre, envahi par les tombes du cimetière. De toutes parts, des coteaux boisés ondulent et montent: c'est un trou dans les herbes d'une fraîcheur délicieuse, des herbes au vert intense, que baigne un dessous trempé d'eau, les éternelles nappes souterraines descendues des montagnes. Et Bernadette, qui, depuis qu'elle était grande fille, payait sa nourriture en gardant les agneaux, les menait paître pendant des saisons entières, perdue sous ces feuillages, où elle ne rencontrait pas une âme. Parfois seulement, du sommet d'un coteau, elle apercevait les montagnes au loin, le pic du Midi, le pic de Viscos, masses éclatantes ou assombries selon la couleur du temps, et que d'autres pics décolorés prolongeaient, des apparitions à demi évanouies de visionnaire, comme il en passe dans les rêves. Puis, c'était la maison des Lagües, où son berceau se trouvait encore, une maison isolée, la dernière du village. Un pré s'étendait, planté de poiriers et de pommiers, séparé seulement de la pleine campagne par une source mince, qu'on pouvait franchir d'un saut. Dans l'habitation basse, il n'y avait, à droite et à gauche de l'escalier de bois menant au grenier, que deux vastes pièces, dallées de pierre, contenant chacune quatre ou cinq lits. Les fillettes couchaient ensemble, s'endormaient en regardant le soir les belles images, collées aux murs, pendant que la grande horloge, dans sa caisse de sapin, battait l'heure gravement, au milieu du grand silence.

Ah! ces années de Bartrès, dans quelle douceur ravie Bernadette les avait vécues! Elle poussait chétive, toujours malade, souffrant d'un asthme nerveux qui l'étouffait aux moindres sautes du vent; et, à douze ans, elle ne savait ni lire ni écrire, ne parlant que le patois, restée enfantine, retardée dans son esprit ainsi que dans son corps. C'était une bonne petite fille, très douce, très sage, d'ailleurs une enfant comme une autre, pas causeuse pourtant, plus contente d'écouter que de parler. Bien qu'elle ne fût guère intelligente, elle montrait souvent beaucoup de raison naturelle, avait même parfois la répartie prompte, une sorte de gaieté simple qui faisait rire. On avait eu une peine infinie à lui apprendre le chapelet. Quand elle le sut, elle parut vouloir borner là sa science, elle le récita d'un bout de la journée à l'autre, si bien qu'on ne la rencontrait plus, avec ses agneaux, que son chapelet aux doigts, égrenant les Pater et les Ave. Et que d'heures elle vécut ainsi au penchant herbu des coteaux, noyée et comme hantée dans le mystère des feuilles, ne voyant par instants du monde que les cimes des montagnes lointaines, envolées dans la lumière, d'une légèreté de songe! Les journées se succédaient, et elle ne promenait toujours que son rêve étroit, l'unique prière qu'elle répétait, qui ne lui donnait d'autre compagne et amie que la sainte Vierge, parmi cette solitude si fraîche, si naïve d'enfance. Puis, que de belles soirées elle passa, l'hiver, dans la salle de gauche, où il y avait du feu! Sa mère nourrice avait un frère qui était prêtre et qui faisait parfois des lectures admirables, des histoires de sainteté, des aventures prodigieuses à faire trembler de peur et de joie, des apparitions du paradis sur la terre, tandis que le ciel entr'ouvert laissait apercevoir la splendeur des anges. Les livres qu'il apportait étaient souvent pleins d'images, le bon Dieu au milieu de sa gloire, Jésus si délicat et si joli, avec son visage de lumière, la sainte Vierge surtout qui revenait sans cesse, resplendissante, vêtue de blanc, d'azur et d'or, si aimable, qu'elle la revoyait parfois dans ses rêves. Mais la Bible était encore le livre qu'on lisait le plus souvent, une vieille Bible jaunie par l'usage, depuis plus de cent ans dans la famille; et, chaque soir de veillée, le père nourricier, qui seul avait appris à lire, prenait une épingle, la plantait au hasard, commençait la lecture en haut de la page de droite, au milieu de la profonde attention des femmes et des enfants, qui finissaient par savoir et qui auraient pu continuer, sans se tromper d'un mot.

Bernadette préférait les livres pieux, où la sainte Vierge passait avec son accueillant sourire. Pourtant, une lecture l'amusa aussi, celle de la merveilleuse histoire des Quatre Fils Aymon. Sur la couverture jaune du petit livre, tombé là de la balle de quelque colporteur égaré, on voyait, en une gravure naïve, les quatre preux, Renaud et ses frères, montés tous les quatre sur Bayard, leur fameux cheval de bataille, dont la fée Orlande leur avait fait le royal cadeau. Et c'étaient des combats sanglants, des constructions et des sièges de forteresse, des coups d'épée terribles entre Roland et Renaud, qui allait enfin délivrer la Terre Sainte, sans oublier le magicien Maugis aux merveilleux enchantements, ni la princesse Clarisse, sœur du roi d'Aquitaine, plus belle que le jour. L'imagination frappée, Bernadette avait parfois de la peine à s'endormir, surtout les soirs où, délaissant les livres, quelqu'un de la compagnie disait une histoire de sorcier. Elle était très superstitieuse, jamais on ne l'aurait fait passer, après le coucher du soleil, près d'une tour du voisinage, hantée par le diable. Toute la contrée, d'ailleurs, dévote et simple d'esprit, était comme peuplée de mystères, des arbres qui chantaient, des pierres où perlait le sang, des carrefours où il fallait dire trois Pater et trois Ave, si l'on ne voulait pas rencontrer la bête aux sept cornes, qui emportait les filles à la perdition. Et quelle richesse de contes terrifiants! Il y en avait des centaines, on ne se serait plus arrêté, le soir, quand on les entamait. D'abord, c'étaient les aventures des loups-garous, ces misérables hommes forcés par le démon à entrer dans la peau des chiens, les grands chiens blancs des montagnes: si l'on tire un coup de fusil sur le chien et qu'un seul plomb le touche, l'homme est délivré; mais, si le plomb ne touche que l'ombre, l'homme meurt immédiatement. Puis, défilaient les sorciers et les sorcières, à l'infini. Une de ces histoires passionnait Bernadette, celle d'un greffier de Lourdes qui voulait voir le diable et qu'une sorcière menait dans un champ vague, à minuit, le vendredi saint. Le diable arrivait, magnifiquement habillé de rouge. Tout de suite, il proposait au greffier de lui acheter son âme, ce que celui-ci feignait d'accepter. Justement, le diable tenait sous son bras le registre où avaient signé les gens de la ville qui s'étaient déjà vendus. Mais le greffier, malin, tirait de sa poche une prétendue bouteille d'encre, qui n'était autre qu'une bouteille d'eau bénite; et il aspergeait le diable, lequel poussait des cris affreux, pendant que lui prenait la fuite, en emportant le registre. Alors, une course folle commençait, qui pouvait durer la soirée entière, par les monts, par les vaux, au travers des forêts et des torrents. «Rends-moi le registre!—Non, tu ne l'auras pas!» Et cela recommençait toujours. «Rends-moi le registre!—Non, tu ne l'auras pas!» Le greffier, enfin, qui avait son idée, hors d'haleine, près de succomber, se jetait dans le cimetière, en terre bénite, d'où il narguait le diable, en agitant le registre, ayant ainsi sauvé les âmes de tous les malheureux qui avaient signé. Et, ces soirs-là, avant de s'abandonner au sommeil, Bernadette disait mentalement un chapelet, heureuse de voir l'enfer bafoué, tremblante cependant à l'idée qu'il reviendrait sûrement rôder autour d'elle, dès qu'on aurait soufflé la lampe.

Tout un hiver, les veillées se firent dans l'église. Le curé Ader l'avait permis, et beaucoup de familles venaient là, pour économiser la lumière; sans compter qu'on avait plus chaud, à être ainsi tous ensemble. On lisait la Bible, on disait des prières en commun. Les enfants finissaient par s'endormir. Seule, Bernadette luttait jusqu'au bout, si contente d'être chez le bon Dieu, dans cette nef étroite, dont les minces nervures étaient peintes en rouge et en bleu. Au fond, l'autel, peint également et doré, avec ses colonnes torses, avec ses retables, Marie chez Anne et la Décollation de saint Jean, se dressait, d'une richesse fauve et un peu barbare. Et l'enfant, dans la somnolence qui l'envahissait, devait voir se lever la vision mystique de ces images violemment coloriées, le sang couler des plaies, les auréoles flamboyer, la Vierge revenir toujours et la regarder de ses yeux couleur du ciel, de ses yeux vivants, tandis qu'elle lui semblait sur le point d'ouvrir ses lèvres de vermillon, pour lui adresser la parole. Pendant des mois, elle vécut de la sorte ses soirées, dans ce demi-sommeil, en face de l'autel vague et somptueux, dans ce commencement de rêve divin qu'elle emportait, pour l'achever au lit, dormant sans un souffle, sous la garde de son bon ange.

Et ce fut aussi dans cette vieille église, si humble et si pleine de foi ardente, que Bernadette commença à suivre le catéchisme. Elle allait avoir quatorze ans, il était grand temps qu'elle fît sa première communion. Sa mère nourrice, qui passait pour avare, ne l'envoyait pas à l'école, l'utilisant dans la maison du matin au soir. M. Barbet, l'instituteur, ne la vit jamais à sa classe. Mais, un jour qu'il faisait la leçon de catéchisme, en remplacement de l'abbé Ader, indisposé, il la remarqua pour sa piété et sa modestie. Le prêtre aimait beaucoup Bernadette; et il parlait souvent d'elle à l'instituteur, il lui disait qu'il ne pouvait la regarder, sans songer aux enfants de la Salette, car ces enfants avaient dû être simples, bons et pieux comme elle, pour que la sainte Vierge leur fût apparue. Un autre matin, les deux hommes, en dehors du village, l'ayant vue de loin, avec son petit troupeau, se perdre parmi les grands arbres, le prêtre se retourna, à plusieurs reprises, en disant de nouveau: «J'ignore ce qui se passe en moi, mais toutes les fois que je rencontre cette enfant, il me semble apercevoir Mélanie, la petite bergère, la compagne du petit Maximin.» Certainement, il était obsédé par cette pensée singulière, qui se trouva être une prédiction. Et, un jour, après le catéchisme, ou même un soir, à la veillée de l'église, n'avait-il pas conté la merveilleuse histoire, vieille de douze années déjà, la Dame à la robe éblouissante qui marchait sur l'herbe sans la courber, la sainte Vierge qui s'était montrée à Mélanie et à Maximin, sur la montagne, au bord d'un ruisseau, pour leur confier un grand secret et leur annoncer la colère de son Fils? Depuis ce jour, une source, née des larmes de la Vierge, guérissait toutes les maladies, tandis que le secret, confié à un parchemin scellé de trois cachets de cire, dormait à Rome. Sans doute, cette histoire admirable, Bernadette l'avait écoutée passionnément, de son air muet de dormeuse éveillée, puis l'avait emportée au désert de feuilles où elle passait les jours, pour la revivre derrière ses agneaux, pendant que, grain à grain, son chapelet glissait entre ses doigts frêles.

Et telle s'écoula l'enfance, à Bartrès. Ce qui ravissait, chez cette Bernadette chétive et pauvre, c'étaient les yeux d'extase, les beaux yeux de visionnaire, où, comme des oiseaux dans un ciel pur, passait le vol des rêves. La bouche était grande et trop forte, indiquant la bonté; la tête, carrée, au front droit, aux épais cheveux noirs, aurait paru commune, sans son charme de doux entêtement. Mais qui n'entrait pas dans son regard, ne la remarquait pas: elle n'était plus qu'une enfant quelconque, la pauvresse des routes, la fillette poussée à regret, d'une humilité craintive. Et c'était dans son regard que l'abbé Ader avait sûrement lu avec trouble tout ce qui allait fleurir en elle, le mal étouffant dont souffrait sa triste chair de gamine, la solitude de verdure où elle avait grandi, la douceur bêlante de ses agneaux, la Salutation angélique promenée sous le ciel, répétée jusqu'à l'hallucination, et les prodigieuses histoires entendues chez sa mère nourrice, et les veillées passées devant les retables vivants de l'église, et tout l'air de primitive foi qu'elle avait respiré dans ce pays lointain, barré de montagnes.

Le 7 janvier, Bernadette venait d'avoir quatorze ans, et ses parents, les Soubirous, voyant qu'elle n'apprenait rien à Bartrès, résolurent de la reprendre définitivement chez eux, à Lourdes, pour qu'elle y suivît le catéchisme avec assiduité, de manière à préparer sérieusement sa première communion. Et elle était donc à Lourdes depuis quinze à vingt jours, lorsque, par un temps froid et un peu couvert, le 11 février, un jeudi...

Mais Pierre dut s'interrompre, sœur Hyacinthe s'était levée, tapant vigoureusement dans ses mains.

—Mes enfants, il est plus de neuf heures... Le silence! le silence!