Et, lorsque M. de Guersaint l'eut assise, elle soupira profondément. On venait à peine de dépasser Étampes, à une heure et demie de Paris, et la fatigue déjà commençait, avec le soleil plus chaud, la poussière et le bruit. Madame de Jonquière s'était mise debout, pour encourager la jeune fille d'une bonne parole, par-dessus la cloison. Sœur Hyacinthe se leva de nouveau, elle aussi, tapa gaiement dans ses mains, afin de se faire entendre et obéir, d'un bout du wagon à l'autre.
—Allons, allons! ne songeons pas à nos bobos. Prions et chantons, la sainte Vierge sera avec nous.
Elle-même entama le Rosaire, d'après les paroles de Notre-Dame de Lourdes; et tous les malades et les pèlerins la suivirent. C'était le premier chapelet, les cinq mystères joyeux, l'Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Purification et Jésus retrouvé. Puis, tous entonnèrent le cantique: «Contemplons le céleste archange...» Les voix se brisaient dans le grondement des roues, on n'entendait que la houle assourdie de ce troupeau, qui étouffait au fond du wagon fermé, roulant sans fin.
Bien qu'il pratiquât, M. de Guersaint ne pouvait jamais aller jusqu'au bout d'un cantique. Il se levait, se rasseyait. Il finit par s'accouder à la cloison et par causer, à demi-voix, avec un malade assis contre cette cloison même, dans le compartiment voisin. M. Sabathier était un homme d'une cinquantaine d'années, trapu, la tête grosse et bonne, complètement chauve. Depuis quinze ans, il était frappé d'ataxie, ne souffrant que par accès, mais les jambes prises, complètement perdues; et sa femme, qui l'accompagnait, les lui déplaçait comme des jambes mortes, quand elles finissaient par trop lui peser, pareilles à des lingots de plomb.
—Oui, monsieur, tel que vous me voyez, je suis un ancien professeur de cinquième du lycée Charlemagne. D'abord, j'ai cru à une simple sciatique. Puis, j'ai eu les douleurs fulgurantes, vous savez, les coups d'épée rouge dans les muscles. Pendant près de dix années, j'ai été peu à peu envahi, j'ai consulté tous les médecins, je suis allé à toutes les eaux imaginables; et, maintenant, je souffre moins, mais je ne peux plus bouger de mon fauteuil... Alors, moi qui avais vécu sans religion, j'ai été ramené à Dieu par cette idée que j'étais trop misérable et que Notre-Dame de Lourdes ne pourrait pas faire autrement que d'avoir pitié de moi.
Pierre, intéressé, s'était accoudé à son tour, et il écoutait.
—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, la souffrance est le meilleur réveil des âmes? Voici la septième année que je vais à Lourdes, sans désespérer de ma guérison. Cette année, j'en suis convaincu, la sainte Vierge me guérira. Oui, je compte bien marcher encore, je ne vis désormais que dans cet espoir.
M. Sabathier s'interrompit, voulut que sa femme lui poussât les jambes plus à gauche; et Pierre le regardait, s'étonnait de trouver cet entêtement de la foi chez un intellectuel, chez un de ces universitaires si voltairiens d'habitude. Comment la croyance au miracle avait-elle pu germer et s'implanter dans ce cerveau? Ainsi qu'il le disait lui-même, une grande douleur seule expliquait ce besoin de l'illusion, cette floraison de l'éternelle consolatrice.
—Et, vous le voyez, ma femme et moi sommes habillés comme des pauvres, car j'ai désiré cette année n'être qu'un pauvre, je me suis fait hospitaliser par humilité, pour que la sainte Vierge me confondît avec les malheureux, ses enfants... Seulement, ne voulant pas prendre la place d'un pauvre véritable, j'ai versé cinquante francs à l'Hospitalité, ce qui, vous ne l'ignorez pas, donne le droit d'avoir un malade à soi, au pèlerinage... Je le connais même, mon malade. On me l'a présenté tout à l'heure, à la gare. C'est un tuberculeux, paraît-il, et il m'a paru bien bas, bien bas...
Il y eut un nouveau silence.