—Monsieur l'abbé, vous allez m'aider, n'est-ce pas? demanda l'hospitalier qui déshabillait M. Sabathier.

Tout de suite, Pierre s'empressa; et, en le regardant, il reconnut, dans cet infirmier aux fonctions si humbles, le marquis de Salmon-Roquebert, que M. de Guersaint lui avait montré, en descendant de la gare. C'était un homme d'une quarantaine d'années, au grand nez chevaleresque, dans une figure longue. Dernier représentant d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de France, il avait une fortune considérable, un hôtel royal à Paris, rue de Lille, des terres immenses, en Normandie. Chaque année, il venait ainsi à Lourdes, pendant les trois jours du pèlerinage national, par charité, sans aucun zèle religieux, car il pratiquait uniquement en homme de bonne compagnie. Et il s'entêtait à ne rien être, il voulait rester simple hospitalier, baignant cette année-là les malades, les bras cassés de fatigue, les mains occupées du matin au soir à remuer des loques, à ôter et à remettre des pansements.

—Faites attention, recommanda-t-il, enlevez les bas sans vous presser. Tout à l'heure, pour ce pauvre homme qu'on rhabille là, la chair est venue.

Et, comme il quittait un instant M. Sabathier, afin d'aller rechausser le malheureux, il sentit, sous ses doigts, que le soulier gauche était mouillé à l'intérieur. Il regarda: du pus avait coulé, emplissant le bout du soulier; et il dut aller le vider dehors, avant de le remettre au pied du malade, avec d'infinies précautions, en évitant de toucher à la jambe, que dévorait un ulcère.

—Maintenant, dit-il à Pierre, en revenant à M. Sabathier, tirez avec moi sur le caleçon, pour que nous l'ayons d'un coup.

Il n'y avait, dans la petite salle, que les malades et les hospitaliers chargés du service. Un aumônier aussi était présent, récitant des Pater et des Ave, car les prières ne devaient pas cesser une minute. D'ailleurs, un simple rideau volant fermait la porte, sur le large espace, que les cordes protégeaient; et les supplications de la foule arrivaient en une clameur continue, tandis qu'on entendait la voix perçante du capucin répéter sans relâche: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Des fenêtres hautes laissaient tomber une froide lumière, et il régnait là une continuelle humidité, une odeur fade de cave trempée d'eau.

Enfin, M. Sabathier était nu. On ne lui avait noué, sur le ventre, qu'un tablier étroit, pour la décence.

—Je vous en prie, dit-il, ne me descendez dans l'eau que peu à peu.

L'eau froide le terrifiait. Il racontait encore que, la première fois, il avait éprouvé un saisissement si atroce, qu'il s'était juré de ne recommencer jamais. À l'entendre, il n'y avait pas de pire torture. Puis, l'eau, comme il le disait, n'était guère engageante; car, de crainte que le débit de la source ne pût suffire, les pères de la Grotte ne faisaient alors changer l'eau des baignoires que deux fois par jour; et, comme il passait dans la même eau près de cent malades, on s'imagine quel terrible bouillon cela finissait par être. Il s'y rencontrait de tout, des filets de sang, des débris de peau, des croûtes, des morceaux de charpie et de bandage, un affreux consommé de tous les maux, de toutes les plaies, de toutes les pourritures. Il semblait que ce fût une véritable culture des germes empoisonneurs, une essence des contagions les plus redoutables, et le miracle devait être que l'on ressortît vivant de cette boue humaine.

—Doucement, doucement, répétait M. Sabathier à Pierre et au marquis, qui l'avaient saisi par-dessous les cuisses, pour le porter à la baignoire.