—Bien sûr que j'en ai besoin, ils disent comme ça que j'ai un poumon perdu et que l'autre ne vaut guère mieux. Des cavernes, vous savez... D'abord, je n'avais mal qu'entre les épaules et je crachais de la mousse. Puis, j'ai maigri, une vraie pitié. Maintenant, je suis toujours en sueur, je tousse à m'arracher le cœur, je ne puis plus cracher, tant c'est épais... Et, vous voyez, je ne me tiens pas debout, je ne mange pas...

Un étouffement l'arrêta, elle devenait livide.

—N'importe, j'aime mieux encore être dans ma peau que dans celle du frère qui occupe l'autre compartiment, derrière vous. Il a ce que j'ai, mais il est plus avancé que moi.

Elle se trompait. Il y avait là, en effet, adossé à Marie, un jeune missionnaire, le frère Isidore, couché sur un matelas, et qu'on ne voyait point, parce qu'il ne pouvait même soulever un doigt. Mais il n'était pas phtisique, il se mourait d'une inflammation du foie, prise au Sénégal. Très long, très maigre, il avait une face jaune, sèche et morte comme un parchemin. L'abcès qui s'était formé au foie, avait fini par percer à l'extérieur, et la suppuration l'épuisait, dans un grelottement continu de fièvre, des vomissements et du délire. Seuls, ses yeux vivaient encore, des yeux d'amour inextinguible, dont la flamme éclairait son visage expirant de Christ en croix, un visage commun de paysan que la foi et la passion rendaient par moments sublime. Il était Breton, dernier enfant chétif d'une famille trop nombreuse, ayant laissé, là-bas, le peu de terre à ses aînés. Et une de ses sœurs l'accompagnait, Marthe, sa cadette de deux ans, venue en service à Paris, si dévouée dans son insignifiance de bonne à tout faire, qu'elle avait quitté sa place pour le suivre, et qu'elle mangeait ses maigres économies.

—J'étais par terre, sur le quai, quand on l'a fourré dans le wagon, reprit la Grivotte. Quatre hommes le tenaient...

Mais elle ne put en dire davantage. Un accès de toux la secoua, la renversa sur la banquette. Elle suffoquait, les pommettes roses de ses joues devenaient bleues. Et, tout de suite, sœur Hyacinthe lui souleva la tête, lui essuya les lèvres avec un linge, qui se tachait de rouge. Madame de Jonquière, au même instant, donnait des soins à la malade qu'elle avait en face d'elle. On la nommait madame Vêtu, elle était la femme d'un petit horloger du quartier Mouffetard, qui n'avait pu fermer la boutique, pour l'accompagner à Lourdes. Aussi s'était-elle fait hospitaliser, afin d'être certaine d'avoir des soins. La peur de la mort la ramenait à l'église, où elle n'avait pas remis les pieds depuis sa première communion. Elle se savait condamnée, rongée par un cancer à l'estomac; et, déjà, elle avait le masque hagard et orangé des cancéreux, elle en était aux déjections noires, comme si elle eût rendu de la suie. De tout le voyage, elle n'avait pas encore dit un mot, les lèvres murées, souffrant abominablement. Puis, un vomissement l'avait prise, et elle avait perdu connaissance. Dès qu'elle ouvrait la bouche, une odeur épouvantable, une pestilence à faire tourner les cœurs, s'exhalait.

—Ce n'est plus possible, murmura madame de Jonquière qui se sentait défaillir, il faut donner un peu d'air.

Sœur Hyacinthe achevait de recoucher la Grivotte sur ses oreillers.

—Certainement, ouvrons pour quelques minutes. Mais pas de ce côté-ci, j'aurais peur d'un nouvel accès de toux... Ouvrez de votre côté.

La chaleur augmentait toujours, on étouffait, au milieu de l'air lourd et nauséabond; et ce fut un soulagement que le peu d'air pur qui entra. Pendant un moment, il y eut d'autres soins, tout un nettoyage: la sœur remuait les vases, les bassins, dont elle jeta par la portière le contenu; tandis que la dame hospitalière, avec une éponge, essuyait le plancher que la trépidation secouait durement. Il fallut tout ranger. Ce fut ensuite un nouveau souci, la quatrième malade, celle qui n'avait pas bougé encore, une fille mince dont le visage était enveloppé dans un fichu noir, disait qu'elle avait faim.