—Dans quelles proportions les guérisons se produisent-elles?
—Environ le dix pour cent, répondit-il.
Puis, lisant une surprise dans les yeux du jeune prêtre, il ajouta avec une bonhomie parfaite:
—Oh! nous en obtiendrions davantage... Mais, il faut bien le dire, je ne suis ici que pour faire un peu la police des miracles. Ma vraie fonction est d'arrêter les zèles trop grands, de ne pas laisser tomber dans le ridicule les choses saintes... En somme, mon bureau n'est qu'un bureau de visa, quand les guérisons constatées semblent sérieuses.
Il fut interrompu par de sourds grondements. C'était Raboin qui se fâchait.
—Les guérisons constatées, les guérisons constatées... À quoi bon? Le miracle est continuel... Pour les croyants, à quoi bon constater? Ils n'ont qu'à s'incliner et à croire. Pour les incroyants, à quoi bon encore? Jamais on ne les convaincra... C'est des bêtises, ce que nous faisons ici.
Sévèrement, le docteur Bonamy lui ordonna de se taire.
—Raboin, vous êtes un révolté... Je dirai au père Capdebarthe que je ne veux plus de vous, puisque vous semez la désobéissance.
Il avait pourtant raison, ce garçon qui montrait les dents, toujours prêt à mordre, lorsqu'on touchait à sa foi; et Pierre le regarda avec sympathie. Toute cette besogne du bureau des constatations, si mal faite d'ailleurs, était en effet inutile: blessante pour les dévots, insuffisante pour les incrédules. Est-ce que le miracle se prouve? Il faut y croire. Il n'y a plus à comprendre, dès que Dieu intervient. Dans les siècles de réelle croyance, la science ne se mêlait pas d'expliquer Dieu. Que venait-elle faire ici? Elle entravait la foi et se diminuait elle-même. Non, non! se jeter par terre, baiser la terre et croire. Ou bien s'en aller. Il n'y avait pas de compromis possible. Du moment que l'examen commençait, il ne devait plus s'arrêter, il aboutissait fatalement au doute.
Mais Pierre, surtout, souffrait des extraordinaires conversations qu'il entendait. Les croyants qui étaient dans la salle, parlaient des miracles avec une aisance, une tranquillité inouïes. Les faits stupéfiants les laissaient pleins de sérénité. Encore un miracle, encore un miracle! et ils racontaient des imaginations de démence avec un sourire, sans la moindre protestation de leur raison. Ils vivaient évidemment dans un tel milieu de fièvre visionnaire, que rien ne les étonnait plus. Et ce n'étaient pas seulement des simples, des enfantins, des illettrés, des hallucinés, tels que Raboin; mais des intellectuels se trouvaient là, des savants, le docteur Bonamy et d'autres. C'était inimaginable. Aussi Pierre sentait-il grandir en lui un malaise, une sourde colère qui aurait fini par éclater. Sa raison se débattait, ainsi qu'un pauvre être qu'on aurait jeté à l'eau, que de toutes parts le flot prendrait et étoufferait; et il pensait que les cerveaux, comme le docteur Chassaigne par exemple, qui sombrent dans la croyance aveugle, doivent d'abord traverser ce malaise et cette lutte, avant le naufrage définitif.