Sœur Hyacinthe s'était approchée de nouveau.

—Vous ne pourrez pas communier tout à l'heure, ma chère enfant, si vous vous entretenez dans un état pareil... Voyons, puisque nous autorisons monsieur l'abbé à vous faire une lecture, pourquoi n'acceptez-vous pas?

Elle eut un geste fatigué, disant qu'elle acceptait, et Pierre s'empressa de prendre, dans la valise, au pied du lit, le petit livre à couverture bleue, où était contée naïvement l'histoire de Bernadette. Mais, comme la nuit précédente, pendant que le train roulait, il ne s'en tint pas au texte écourté de la brochure, il improvisa; tandis que le raisonneur, l'analyste, au fond de lui, ne pouvait se défendre de rétablir la vérité, refaisait humaine cette légende dont le continuel prodige aidait à la guérison des malades. Bientôt, de tous les matelas voisins, des femmes se soulevèrent, voulant connaître la suite de l'histoire; car l'attente passionnée de la communion les empêchait presque toutes de dormir.

Alors, sous la lueur pâle de la lanterne pendue au mur, au-dessus de lui, Pierre haussa peu à peu la voix, afin d'être entendu de toute la salle.

—«Dès les premiers miracles, les persécutions commencèrent. Bernadette, traitée de menteuse et de folle, fut menacée d'être conduite en prison. L'abbé Peyramale, curé de Lourdes, et monseigneur Laurence, évêque de Tarbes, ainsi que son clergé, restaient à l'écart, attendaient avec la plus grande prudence; tandis que les autorités civiles, le préfet, le procureur impérial, le maire, le commissaire de police, se livraient contre la religion à des excès de zèle déplorables...»

Tout en continuant de la sorte, Pierre voyait se lever pour lui seul l'histoire vraie, avec une force invincible. Il revenait un peu en arrière, il retrouvait Bernadette au moment des premières apparitions, si candide, si adorable d'ignorance et de bonne foi, dans sa souffrance. Et elle était la voyante, la sainte, dont le visage, durant la crise d'extase, prenait une expression de surhumaine beauté: le front rayonnait, les traits semblaient remonter, les yeux se baignaient de lumière, pendant que la bouche, entr'ouverte, brûlait d'amour. Puis, c'était une majesté de sa personne entière, des signes de croix très nobles, très lents, qui avaient l'air d'emplir l'horizon. Les vallées voisines, les villages, les villes, ne causaient que de Bernadette. Bien que la Vierge ne se fût pas nommée encore, on la reconnaissait, on disait: «C'est elle, c'est la sainte Vierge.» Le premier jour de marché, il y eut tant de monde, que Lourdes déborda. Tous voulaient voir l'enfant bénie, l'élue de la Reine des Anges, qui devenait si belle, lorsque les cieux s'ouvraient à ses yeux ravis. Chaque matin, la foule augmentait, au bord du Gave; et des milliers de personnes finissaient par s'installer là, en se bousculant pour ne rien perdre du spectacle. Dès que Bernadette paraissait, un murmure de ferveur courait: «Voici la sainte, la sainte, la sainte!» On se précipitait, on baisait ses vêtements. C'était le Messie, l'éternel Messie que les peuples attendent, dont le besoin renaît sans cesse, au travers des générations. Toujours la même aventure recommençait: une apparition de la Vierge à une bergère, une voix qui exhortait le monde à la pénitence, une source qui jaillissait, des miracles qui étonnaient et ravissaient les foules accourues, de plus en plus énormes.

Ah! ces premiers miracles de Lourdes, quelle floraison printanière de consolation, au cœur des misérables que dévoraient la pauvreté et la maladie! L'œil guéri du vieux Bouriette, l'enfant Bouhohorts ressuscité dans l'eau glacée, des sourds qui entendaient, des boiteux qui marchaient, et tant d'autres, Blaise Maumus, Bernade Soubies, Auguste Bordes, Blaisette Soupenne, Benoite Cazeaux, sauvés des pires souffrances, devenaient les sujets de conversations sans fin, exaltaient l'espoir de tous ceux qui souffraient dans leur âme ou dans leur chair. Le jeudi, 4 mars, dernier jour des quinze visites demandées par la Vierge, il y avait plus de vingt mille personnes devant la Grotte, la montagne entière était descendue. Et cette foule immense trouvait là ce dont elle était affamée, l'aliment du divin, le festin du merveilleux, assez d'impossible pour contenter sa croyance à une puissance supérieure daignant s'occuper des pauvres hommes, intervenant d'une façon retentissante dans les lamentables affaires d'ici-bas, afin d'y rétablir un peu de justice et de bonté. Le cri de charité céleste éclatait, la main invisible et secourable s'étendait, pansait l'éternelle plaie humaine. Ah! ce rêve que chaque génération refaisait à son tour, avec quelle énergie indestructible il repoussait chez les déshérités, dès qu'il avait trouvé un terrain favorable, préparé par les circonstances! Et, depuis des siècles peut-être, tous les faits ne s'étaient pas réunis de la sorte, pour embraser, comme à Lourdes, le foyer mystique de la foi.

Une religion nouvelle allait se fonder, et tout de suite les persécutions se déclarèrent, car les religions ne poussent qu'au milieu des tourments et des révoltes. Comme autrefois, à Jérusalem, lorsque le bruit se répandit que des miracles fleurissaient sous les pas du Sauveur attendu, les autorités civiles s'émurent, le procureur impérial, le juge de paix, le maire, surtout le préfet de Tarbes. Celui-ci était justement un catholique sincère, pratiquant, d'honorabilité absolue, mais une tête solide d'administrateur, passionné défenseur du bon ordre, adversaire déclaré du fanatisme, d'où naissent les émeutes et les perversions religieuses. Il y avait à Lourdes, sous ses ordres, un commissaire de police ayant le légitime désir de prouver ses dons de sagacité adroite. La lutte commença, ce fut ce commissaire qui, le premier dimanche de carême, dès les premières visions, fit amener Bernadette devant lui, pour l'interroger. Vainement, il se montra affectueux, puis emporté, menaçant: il ne tira toujours de la fillette que les mêmes réponses. L'histoire qu'elle contait, avec des détails lentement accrus, s'était peu à peu fixée dans son cerveau d'enfantine, irrévocable. Et, chez cette irrégulière de l'hystérie, ce n'était pas un mensonge, c'était la hantise inconsciente, une volonté morte qui ne pouvait se dégager de l'hallucination première. Ah! la triste enfant, la chère enfant, si douce, dès lors perdue à la vie, crucifiée par l'idée fixe, dont on n'aurait pu la tirer qu'en la changeant de milieu, en la rendant au grand air libre, dans quelque pays de plein jour et d'humaine tendresse! Mais elle était l'élue, elle avait vu la Vierge, elle allait en souffrir toute l'existence, et en mourir.

Pierre, qui connaissait bien Bernadette, et qui gardait à sa mémoire une pitié fraternelle, la ferveur qu'on a pour une sainte humaine, une créature simple, droite et charmante dans le supplice de sa foi, laissa voir son émotion, les yeux humides, la voix tremblante. Et il y eut une interruption, Marie qui était restée raidie jusque-là, avec sa face dure de révoltée, dénoua ses mains, eut un vague geste pitoyable.

—La pauvre petite, murmura-t-elle, toute seule contre ces magistrats, et si innocente, si fière, si convaincue!