On passait sous des arbres. Nana flairait l'odeur des feuilles comme un jeune chien. Brusquement, à un détour de la route, elle aperçut le coin d'une habitation, dans les branches. C'était peut-être là; et elle entama une conversation avec le cocher, qui disait toujours non, d'un branlement de tête. Puis, comme on descendait l'autre pente du coteau, il se contenta d'allonger son fouet, en murmurant:

— Tenez, là-bas.

Elle se leva, passa le corps entier par la portière.

— Où donc? où donc? criait-elle, pâle, ne voyant rien encore.

Enfin, elle distingua un bout de mur. Alors, ce furent de petits cris, de petits sauts, tout un emportement de femme débordée par une émotion vive.

— Zoé, je vois, je vois!… Mets-toi de l'autre côté… Oh! il y a, sur le toit, une terrasse avec des briques. C'est une serre, là-bas! Mais c'est très vaste… Oh! que je suis contente! Regarde donc, Zoé, regarde donc!

La voiture s'était arrêtée devant la grille. Une petite porte s'ouvrit, et le jardinier, un grand sec, parut sa casquette à la main. Nana voulut retrouver sa dignité, car le cocher déjà semblait rire en dedans, avec ses lèvres cousues. Elle se retint pour ne pas courir, écouta le jardinier, très bavard celui-là, qui priait madame d'excuser le désordre, attendu qu'il avait seulement reçu la lettre de madame le matin; mais, malgré ses efforts, elle était enlevée de terre, elle marchait si vite que Zoé ne pouvait la suivre. Au bout de l'allée, elle s'arrêta un instant, pour embrasser la maison d'un coup d'oeil. C'était un grand pavillon de style italien, flanqué d'une autre construction plus petite, qu'un riche Anglais avait fait bâtir, après deux ans de séjour à Naples, et dont il s'était dégoûté tout de suite.

— Je vais faire visiter à madame, dit le jardinier.

Mais elle l'avait devancé, elle lui criait de ne pas se déranger, qu'elle visiterait elle-même, qu'elle aimait mieux ça. Et, sans ôter son chapeau, elle se lança dans les pièces, appelant Zoé, lui jetant des réflexions d'un bout à l'autre des couloirs, emplissant de ses cris et de ses rires le vide de cette maison inhabitée depuis de longs mois. D'abord, le vestibule: un peu humide, mais ça ne faisait rien, on n'y couchait pas. Très chic, le salon, avec ses fenêtres ouvertes sur une pelouse; seulement, le meuble rouge était affreux, elle changerait ça. Quant à la salle à manger, hein! la belle salle à manger! et quelles noces on donnerait à Paris, si l'on avait une salle à manger de cette taille! Comme elle montait au premier étage, elle se souvint qu'elle n'avait pas vu la cuisine; elle redescendit en s'exclamant, Zoé dut s'émerveiller sur la beauté de l'évier et sur la grandeur de l'âtre, où l'on aurait fait rôtir un mouton. Lorsqu'elle fut remontée, sa chambre surtout l'enthousiasma, une chambre qu'un tapissier d'Orléans avait tendue de cretonne Louis XVI, rose tendre. Ah bien! on devait joliment dormir là-dedans! un vrai nid de pensionnaire! Ensuite quatre ou cinq chambres d'amis, puis des greniers magnifiques; c'était très commode pour les malles. Zoé, rechignant, jetant un coup d'oeil froid dans chaque pièce, s'attardait derrière madame. Elle la regarda disparaître en haut de l'échelle raide des greniers. Merci! elle n'avait pas envie de se casser les jambes. Mais une voix lui arriva, lointaine, comme soufflée dans un tuyau de cheminée.

— Zoé! Zoé! où es-tu? monte donc!… Oh! tu n'as pas idée…
C'est féerique!