Ce fut le lendemain, dans l'ébranlement de ses terreurs de la veille, que Nana, en allant chez sa tante, se trouva nez à nez avec Labordette, au fond d'une petite rue solitaire des Batignolles. D'abord, l'un et l'autre parurent gênés. Lui, toujours complaisant, avait des affaires qu'il cachait. Pourtant, il se remit le premier, il s'exclama sur la bonne rencontre. Vrai, tout le monde était encore stupéfait de l'éclipse totale de Nana. On la réclamait, les anciens amis séchaient sur pied. Et, se faisant paternel, il finit par la sermonner.

— Entre nous, ma chère, franchement, ça devient bête… On comprend une toquade. Seulement, en venir là, être grugée à ce point et n'empocher que des gifles!… Tu poses donc pour les prix de vertu?

Elle l'écoutait d'un air embarrassé. Cependant, lorsqu'il lui parla de Rose, qui triomphait avec sa conquête du comte Muffat, une flamme passa dans ses yeux. Elle murmura:

— Oh! si je voulais…

Il proposa tout de suite son entremise, en ami obligeant. Mais elle refusa. Alors, il l'attaqua par un autre point. Il lui apprit que Bordenave montait une pièce de Fauchery, où il y avait un rôle superbe pour elle.

— Comment! une pièce où il y a un rôle! s'écria-t-elle, stupéfaite, mais il en est et il ne m'a rien dit!

Elle ne nommait pas Fontan. D'ailleurs, elle se calma tout de suite. Jamais elle ne rentrerait au théâtre. Sans doute Labordette n'était pas convaincu, car il insistait avec un sourire.

— Tu sais qu'on n'a rien à craindre avec moi. Je prépare ton
Muffat, tu rentres au théâtre, et je te l'amène par la patte.

— Non! dit-elle énergiquement.

Et elle le quitta. Son héroïsme l'attendrissait sur elle-même. Ce n'était pas un mufe d'homme qui se serait sacrifié comme ça, sans le trompeter. Pourtant, une chose la frappait: Labordette venait de lui donner exactement les mêmes conseils que Francis. Le soir, lorsque Fontan rentra, elle le questionna sur la pièce de Fauchery. Lui, depuis deux mois, avait fait sa rentrée aux Variétés. Pourquoi ne lui avait-il pas parlé du rôle?