Dès que la comtesse eut fait son invitation, Fauchery prit congé, sentant qu'il serait inconvenant de parler de la pièce. La Faloise sortit le dernier de la loge. Il venait d'apercevoir, dans l'avant-scène du comte de Vandeuvres, le blond Labordette, carrément installé, s'entretenant de très près avec Blanche de Sivry.

— Ah! çà, dit-il dès qu'il eut rejoint son cousin, ce Labordette connaît donc toutes les femmes?… Le voilà maintenant avec Blanche.

— Mais sans doute, il les connaît toutes, répondit tranquillement
Fauchery. D'où sors-tu donc, mon cher?

Le couloir s'était un peu déblayé. Fauchery allait descendre, lorsque Lucy Stewart l'appela. Elle était tout au fond, devant la porte de son avant-scène. On cuisait là-dedans, disait-elle; et elle occupait la largeur du corridor, en compagnie de Caroline Héquet et de sa mère, croquant des pralines. Une ouvreuse causait maternellement avec elles. Lucy querella le journaliste: il était gentil, il montait voir les autres femmes et il ne venait seulement pas demander si elles avaient soif! Puis, lâchant ce sujet:

— Tu sais, mon cher, moi je trouve Nana très bien.

Elle voulait qu'il restât dans l'avant-scène pour le dernier acte; mais lui, s'échappa, en promettant de les prendre à la sortie. En bas, devant le théâtre, Fauchery et la Faloise allumèrent des cigarettes. Un rassemblement barrait le trottoir, une queue d'hommes descendus du perron et respirant la fraîcheur de la nuit, au milieu du ronflement ralenti du boulevard.

Cependant, Mignon venait d'entraîner Steiner au café des Variétés. Voyant le succès de Nana, il s'était mis à parler d'elle avec enthousiasme, tout en surveillant le banquier du coin de l'oeil. Il le connaissait, deux fois il l'avait aidé à tromper Rose, puis, le caprice passé, l'avait ramené, repentant et fidèle. Dans le café, les consommateurs trop nombreux se serraient autour des tables de marbre; quelques-uns buvaient debout, précipitamment; et les larges glaces reflétaient à l'infini cette cohue de têtes, agrandissaient démesurément l'étroite salle, avec ses trois lustres, ses banquettes de moleskine, son escalier tournant drapé de rouge. Steiner alla se placer à une table de la première salle, ouverte sur le boulevard, dont on avait enlevé les portes un peu tôt pour la saison. Comme Fauchery et la Faloise passaient, le banquier les retint.

— Venez donc prendre un bock avec nous.

Mais une idée le préoccupait, il voulait faire jeter un bouquet à Nana. Enfin, il appela un garçon du café, qu'il nommait familièrement Auguste. Mignon, qui écoutait, le regarda d'un oeil si clair, qu'il se troubla, en balbutiant:

— Deux bouquets, Auguste, et remettez-les à l'ouvreuse; un pour chacune de ces dames, au bon moment, n'est-ce pas?