Depuis le matin, Nana avait des embêtements. D'abord, c'était ce boulanger qui, dès neuf heures, avait paru avec sa note, une misère, cent trente-trois francs de pain qu'elle ne parvenait pas à solder, au milieu du train royal de l'hôtel. Il s'était présenté vingt fois, irrité d'avoir été changé, du jour où il avait coupé le crédit; et les domestiques épousaient sa cause, François disait que madame ne le paierait jamais s'il ne faisait pas une bonne scène, Charles parlait de monter aussi pour régler un vieux compte de paille resté en arrière, pendant que Victorine conseillait d'attendre la présence d'un monsieur et de tirer l'argent, en tombant en plein dans la conversation. La cuisine se passionnait, tous les fournisseurs étaient mis au courant, c'étaient des commérages de trois et quatre heures, madame déshabillée, épluchée, racontée, avec l'acharnement d'une domesticité oisive, qui crevait de bien-être. Seul, Julien, le maître d'hôtel, affectait de défendre madame: tout de même, elle était chic; et quand les autres l'accusaient de coucher avec, il riait d'un air fat, ce qui mettait la cuisinière hors d'elle, car elle aurait voulu être un homme pour cracher sur le derrière de ces femmes, tant ça l'aurait dégoûtée. Méchamment, François avait posté le boulanger dans le vestibule, sans avertir madame. Comme elle descendait, madame le trouva devant elle, à l'heure du déjeuner. Elle prit la note, elle lui dit de revenir vers trois heures. Alors, avec de sales mots, il partit, en jurant d'être exact et de se payer lui-même, n'importe comment.
Nana déjeuna fort mal, vexée de cette scène. Cette fois, il fallait se débarrasser de cet homme. A dix reprises, elle avait mis de côté son argent; mais l'argent s'était toujours fondu, un jour pour des fleurs, un autre jour pour une souscription faite en faveur d'un vieux gendarme. D'ailleurs, elle comptait sur Philippe, elle s'étonnait même de ne pas le voir, avec ses deux cents francs. C'était un vrai guignon, l'avant-veille elle avait encore nippé Satin, tout un trousseau, près de douze cents francs de robes et de linge; et il ne lui restait pas un louis chez elle.
Vers deux heures, comme Nana commençait à être inquiète, Labordette se présenta. Il apportait les dessins du lit. Ce fut une diversion, un coup de joie qui fit tout oublier à la jeune femme. Elle tapait des mains, elle dansait. Puis, gonflée de curiosité, penchée au-dessus d'une table du salon, elle examina les dessins, que Labordette lui expliquait:
— Tu vois, ceci est le bateau; au milieu, une touffe de roses épanouies, puis une guirlande de fleurs et de boutons; les feuillages seront en or vert et les roses en or rouge… Et voici la grande pièce du chevet, une ronde d'Amours sur un treillis d'argent.
Mais Nana l'interrompit, emportée par le ravissement.
— Oh! qu'il est drôle, le petit, celui du coin, qui a le derrière en l'air… Hein? et ce rire malin! Ils ont tous des yeux d'un cochon!… Tu sais, mon cher, jamais je n'oserai faire des bêtises devant eux!
Elle était dans une satisfaction d'orgueil extraordinaire. Les orfèvres avaient dit que pas une reine ne couchait dans un lit pareil. Seulement, il se présentait une complication. Labordette lui montra deux dessins pour la pièce des pieds, l'un qui reproduisait le motif des bateaux, l'autre qui était tout un sujet, la Nuit enveloppée dans ses voiles, et dont un Faune découvrait l'éclatante nudité. Il ajouta que, si elle choisissait le sujet, les orfèvres avaient l'intention de donner à la Nuit sa ressemblance. Cette idée, d'un goût risqué, la fit pâlir de plaisir. Elle se voyait en statuette d'argent, dans le symbole des tièdes voluptés de l'ombre.
— Bien entendu, tu ne poserais que pour la tête et les épaules, dit Labordette.
Elle le regarda tranquillement.
— Pourquoi?… Du moment où il s'agit d'une oeuvre d'art, je me fiche pas mal du sculpteur qui me prendra!