Un grand mouvement avait lieu autour de la table. Les garçons s'empressaient. Après les relevés, les entrées venaient de paraître: des poulardes à la maréchale, des filets de sole sauce ravigote et des escalopes de foie gras. Le maître d'hôtel, qui avait fait verser jusque-là du Meursault, offrait du Chambertin et du Léoville. Dans le léger brouhaha du changement de service, Georges, de plus en plus étonné, demanda à Daguenet si toutes ces dames avaient comme ça des enfants; et celui-ci, amusé par cette question, lui donna des détails. Lucy Stewart était fille d'un graisseur d'origine anglaise, employé à la gare du Nord; trente-neuf ans, une tête de cheval, mais adorable, phtisique et ne mourant jamais; la plus chic de ces dames, trois princes et un duc. Caroline Héquet, née à Bordeaux, d'un petit employé mort de honte, avait la bonne chance de posséder pour mère une femme de tête, qui, après l'avoir maudite, s'était remise avec elle, au bout d'un an de réflexion, voulant au moins lui sauver une fortune; la fille, âgée de vingt-cinq ans, très froide, passait pour une des plus belles femmes qu'on pût avoir, à un prix qui ne variait pas; la mère, pleine d'ordre, tenait les livres, une comptabilité sévère des recettes et des dépenses, menait toute la maison de l'étroit logement qu'elle habitait deux étages plus haut, et où elle avait installé un atelier de couturières, pour les robes et le linge. Quant à Blanche de Sivry, de son vrai nom Jacqueline Baudu, elle venait d'un village près d'Amiens; magnifique personne, bête et menteuse, se disant petite-fille d'un général et n'avouant pas ses trente-deux ans; très goûtée des Russes, à cause de son embonpoint. Puis, rapidement, Daguenet ajouta un mot sur les autres: Clarisse Besnus, ramenée comme bonne de Saint-Aubin-sur-Mer par une dame dont le mari l'avait lancée; Simonne Cabiroche, fille d'un marchand de meubles du faubourg Saint-Antoine, élevée dans un grand pensionnat pour être institutrice; et Maria Blond, et Louise Violaine, et Léa de Horn, toutes poussées sur le pavé parisien, sans compter Tatan Néné, qui avait gardé les vaches jusqu'à vingt ans, dans la Champagne pouilleuse. Georges écoutait, regardant ces dames, étourdi et excité par ce déballage brutal, fait crûment à son oreille; pendant que, derrière lui, les garçons répétaient, d'une voix respectueuse:

— Poulardes à la maréchale… Filets de sole sauce ravigote…

— Mon cher, dit Daguenet qui lui imposait son expérience, ne prenez pas de poisson, ça ne vaut rien à cette heure-ci… Et contentez-vous du Léoville, il est moins traître.

Une chaleur montait des candélabres, des plats promenés, de la table entière où trente-huit personnes s'étouffaient; et les garçons, s'oubliant, couraient sur le tapis, qui se tachait de graisse. Pourtant, le souper ne s'égayait guère. Ces dames chipotaient, laissant la moitié des viandes. Tatan Néné seule mangeait de tout, gloutonnement. A cette heure avancée de la nuit, il n'y avait là que des faims nerveuses, des caprices d'estomacs détraqués. Près de Nana, le vieux monsieur refusait tous les plats qu'on lui présentait; il avait seulement pris une cuillerée de potage; et, silencieux devant son assiette vide, il regardait. On bâillait avec discrétion. Par moments, des paupières se fermaient, des visages devenaient terreux; c'était crevant, comme toujours, selon le mot de Vandeuvres. Ces soupers-là, pour être drôles, ne devaient pas être propres. Autrement, si on le faisait à la vertu, au bon genre, autant manger dans le monde, où l'on ne s'ennuyait pas davantage. Sans Bordenave qui gueulait toujours, on se serait endormi. Cet animal de Bordenave, la jambe bien allongée, se laissait servir avec des airs de sultan par ses voisines, Lucy et Rose. Elles n'étaient occupées que de lui, le soignant, le dorlotant, veillant à son verre et à son assiette; ce qui ne l'empêchait pas de se plaindre.

— Qui est-ce qui va me couper ma viande?… Je ne peux pas, la table est à une lieue.

A chaque instant, Simonne se levait, se tenait derrière son dos, pour couper sa viande et son pain. Toutes les femmes s'intéressaient à ce qu'il mangeait. On rappelait les garçons, on lui en fourrait à l'étouffer. Simonne lui ayant essuyé la bouche, pendant que Rose et Lucy changeaient son couvert, il trouva ça très gentil; et, daignant enfin se montrer content:

— Voilà! Tu es dans le vrai, ma fille… Une femme, ce n'est fait que pour ça.

On se réveilla un peu, la conversation devint générale. On achevait des sorbets aux mandarines. Le rôti chaud était un filet aux truffes, et le rôti froid, une galantine de pintade à la gelée. Nana, que fâchait le manque d'entrain de ses convives, s'était mise à parler très haut.

— Vous savez que le prince d'Écosse a déjà fait retenir une avant-scène pour voir la Blonde Vénus, quand il viendra visiter l'Exposition.

— J'espère bien que tous les princes y passeront, déclara
Bordenave, la bouche pleine.