—Souffrez-vous, oncle Lazare? lui demandai-je. Qu'avez-vous?…
Répondez, par grâce.

Il leva doucement une de ses mains, comme pour me prier de parler plus bas; puis il la laissa retomber, et, d'une voix faible:

—Je suis brisé, dit-il. A mon âge, le bonheur est mortel… Ne faites pas de bruit… Il me semble que ma chair est devenue toute légère: je ne sens plus mes jambes ni mes bras.

Babet, effrayée, se souleva, regardant l'oncle Lazare. Je me mis à genoux devant lui, le contemplant avec anxiété. Lui, souriait.

—Ne vous épouvantez pas, reprit-il. Je n'éprouve aucune souffrance; une douceur descend en moi, je crois que je vais m'endormir d'un sommeil juste et bon… Cela vient de me prendre tout d'un coup, et je remercie Dieu. Ah! mon pauvre Jean, j'ai trop couru dans le sentier du coteau, l'enfant m'a donné trop de joie.

Et comme nous comprenions, comme nous éclations en sanglots, l'oncle
Lazare continua, sans cesser de regarder le ciel:

—Ne gâtez pas ma joie, je vous en supplie… Si vous saviez combien je suis heureux de m'endormir pour toujours dans ce fauteuil! Jamais je n'ai osé rêver une mort si consolante. Toutes mes tendresses sont là, à mes côtés… Et voyez quel ciel bleu! Dieu m'envoie une belle soirée.

Le soleil se couchait derrière l'allée de chênes. Les rayons obliques jetaient des nappes d'or sous les arbres qui prenaient des tons de vieux cuivre. Au loin, la campagne verte se perdait dans une sérénité vague. L'oncle Lazare s'affaiblissait de plus en plus, en face de ce silence attendri, de ce coucher de soleil, apaisé, entrant par la fenêtre ouverte. Il s'éteignait lentement, comme ces lueurs légères qui pâlissaient sur les hautes branches.

—Ah! ma bonne vallée, murmura-t-il, tu me fais de tendres adieux…
J'avais peur de mourir l'hiver, lorsque tu es toute noire.

Nous retenions nos larmes, nous ne voulions pas troubler cette mort si sainte. Babet priait à voix basse. L'enfant jetait toujours de légers cris.