Mais nous ne pouvions, Jacques et moi, nous empêcher de regarder le péril en face. L'anxiété nous poussait à nous rendre compte des progrès de l'inondation. Nous avions ouvert la fenêtre toute grande, nous nous penchions au risque de tomber, nous interrogions la nuit. Le brouillard, plus épais, traînait sur l'eau, suant une pluie fine qui nous pénétrait de frissons. De vagues reflets d'acier indiquaient seuls la nappe mouvante, au fond des ténèbres. En bas, dans la cour, le flot clapotait, montant le long des murailles avec des ondulations douces. Et nous n'entendions toujours que la colère de la Durance et que l'épouvante des chevaux et des bestiaux.
Les hennissements, les beuglements de ces pauvres bêtes me fendaient l'âme. Jacques m'interrogeait du regard; il aurait voulu tenter de les délivrer. Bientôt leurs plaintes d'agonie devinrent lamentables, et un grand craquement se fit entendre. Les boeufs venaient de briser les portes de l'étable. Nous les vîmes passer devant nous, emportés par les eaux, roulés dans le courant. Et ils disparurent dans la clameur de la rivière.
Alors la colère me prit à la gorge, je devins comme fou, je montrai le poing à la Durance. Debout devant la fenêtre, je l'insultais.
—Mauvaise! criai-je au milieu du vacarme des eaux, je t'ai aimée d'amour, tu as été ma première maîtresse, et tu me voles aujourd'hui, tu viens ébranler ma ferme et emporter mes bestiaux. Ah! maudite, maudite!… Puis, tu m'as donné Babet, tu t'es promenée avec douceur au bord de mes prés. Moi, je croyais que tu étais une bonne mère, je me rappelais que l'oncle Lazare avait eu de la tendresse pour tes eaux claires, je pensais te devoir de la reconnaissance… Tu es une marâtre, je ne te dois que de la haine…
Mais la Durance, de sa voix de tonnerre, étouffait mes cris; et, large, indifférente, elle étalait et poussait ses flots avec l'entêtement tranquille des choses.
Je rentrai dans la chambre, j'allai embrasser Babet qui pleurait. La petite Marie dormait en souriant.
—Ne t'effraye pas, dis-je à ma femme. L'eau ne peut toujours monter… Elle va certainement descendre… Il n'y a aucun danger.
—Non, il n'y a aucun danger, répétait Jacques fiévreusement. La maison est solide.
A ce moment, Marguerite, qui s'était approchée de la fenêtre, prise de la curiosité de la peur, se pencha comme folle, et tomba, en poussant un cri. Je me jetai devant la fenêtre, mais je ne pus empêcher Jacques de sauter dans l'eau. Marguerite l'avait bercé, il éprouvait pour la pauvre vieille une tendresse de fils. Au bruit des deux chutes, Babet s'était levée, épouvantée, les mains jointes. Elle resta là, debout, la bouche ouverte, les yeux agrandis, regardant la fenêtre.
Je m'étais assis sur l'appui de bois, les oreilles pleines du grondement des eaux. Je ne sais depuis combien de temps nous étions, Babet et moi, dans cette stupeur douloureuse, lorsqu'une voix m'appela. C'était Jacques qui se tenait au mur, sous la fenêtre. Je lui tendis la main, et il remonta.