A ce moment un petit garçon de huit ans passa, traînant une charrette chargée de cailloux. Il poussait des hue! terribles; il faisait le charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter Lili.

—Que c'est brutal un homme! dit-elle avec dédain. Voyez donc comme cet enfant est débraillé!

Ces demoiselles eurent un rire passablement méprisant. L'enfant, en effet, devait leur paraître bien petit garçon de faire ainsi le cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'épouse, elle le traitera toujours avec la supériorité d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle à sept ans, lorsqu'à cet âge il ne savait encore que déchirer ses culottes.

Lili s'était remise à marcher, après avoir rétabli soigneusement les plis de sa jupe.

—Regardez donc, reprit-elle, cette grande bête de fille en robe blanche qui s'ennuie toute seule là-bas. L'autre jour, elle m'a fait demander si je voulais bien qu'elle me fût présentée. Imaginez-vous, ma chère, qu'elle est fille d'un petit employé. Vous comprenez, je n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre.

Lili avait une moue de princesse outragée. Son amie était décidément battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait la faveur de lui être présenté. Elle pâlissait en femme qui assiste au triomphe d'une rivale. Elle avait passé le bras autour de la taille de Lili, cherchant à la chiffonner par derrière, sans qu'elle s'en aperçût. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec de petites dents blanches, prêtes à mordre.

Comme elles s'éloignaient de leurs mères, elles s'aperçurent enfin que je les observais. Dès lors, elles se firent plus sucrées: elles eurent des coquetteries de demoiselles qui veulent mériter et retenir l'attention. Un monsieur était là qui les regardait. Ah! filles d'Ève, le diable vous tente au berceau!

Puis, elles éclatèrent de rire. Un détail de ma toilette devait les surprendre, leur paraître très-comique: mon chapeau sans doute, dont la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi, à la lettre; elles raillaient, la main sur les lèvres, retenant les perles de leurs rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte, par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je m'enfuis, abandonnant la place à ces deux bambines qui avaient des gaietés et des regards étranges de femmes faites.

III

Ah! Ninon, Ninon, emmène-moi ces demoiselles dans des fermes, habille-les de toile grise et laisse-les se rouler dans la mare où barbottent les canards. Elle reviendront bêtes comme des oies, saines et vigoureuses comme de jeunes arbres. Quand nous les épouserons, nous leur apprendrons à nous aimer. Elles seront assez savantes.