On traversait la rivière à pied sec, en sautant sur les grosses pierres; mais les trous étaient tragiques. Certains de ces trous, chaque année, dévoraient deux ou trois enfants. Il y avait des légendes atroces, avec des poteaux pleins de menaces dont nous ne nous inquiétions guère. Nous les prenions pour cibles, et il ne restait souvent qu'un bout de planche tenu par un clou, que le vent balançait.
Le soir, l'eau était brûlante. Les grands soleils chauffaient l'eau des trous, au point qu'il fallait la laisser refroidir, dans les premières fraîcheurs du crépuscule. Nous restions nus sur le sable, pendant des heures, luttant, jetant des pierres aux poteaux, prenant des grenouilles avec les mains, dans la vase. La nuit tombait, un immense soupir, un soupir de soulagement passait sur les arbres.
Alors, c'était des baignades sans fin. Quand nous étions las, nous nous couchions dans l'eau, sur le bord, à un endroit peu profond, la tête sur quelque touffe d'herbe. Et nous demeurions là, avec le continuel glissement de la rivière sur notre peau, nos jambes flottant, comme emportées à la dérive. C'était l'heure où les pions étaient sévèrement jugés et où les devoirs du lendemain s'en allaient dans la fumée des premières pipes.
Bonne rivière où j'ai appris à faire la planche, eau tiède où les petits poissons blancs cuisaient, je t'aime encore comme une maîtresse enfantine. Tu nous as pris un camarade, un soir, dans un de ces trous dont nous nous moquions, et c'est peut-être cette tache de sang sur ta robe verte qui a laissé en moi des frissons de désir pour ton maigre filet d'eau. Il y a des sanglots, dans ton babil d'innocente.
IV
Je ne connais qu'une chasse, une chasse dont les Parisiens ignorent les charmes tranquilles. Ici, dans les champs, il y a des lièvres et des perdrix; on ne tire pas sa poudre aux moineaux, on dédaigne les alouettes, réservant son coup de feu aux seules grosses pièces. En Provence, lièvres et perdrix sont rares; les chasseurs s'attardent aux fauvettes, à tous les petits oiseaux des buissons. Quand ils ont tué leur douzaine de becfigues, ils rentrent très-fiers au logis.
J'ai souvent couru les terres labourées, pendant des journées entières, pour rapporter trois ou quatre culs-blancs. J'enfonçais jusqu'aux chevilles dans le sol mouvant comme un sable fin. Le soir, quand je ne pouvais plus me tenir sur les jambes, je rentrais, ravi.
Si, par miracle, un lièvre passait entre mes jambes, je le regardais courir avec un saint étonnement, tant j'étais peu habitué à rencontrer de si grosses bêtes. Je me souviens qu'un matin un vol de perdrix se leva devant moi; je restai si abasourdi par ce grand bruit d'ailes, que je lâchai au hasard un coup de feu qui alla cribler un poteau télégraphique.
D'ailleurs, je confesse avoir toujours été un tireur détestable. Si j'ai tué pas mal de pierrots dans ma vie, je n'ai jamais pu abattre une hirondelle.
______