Les pierrots entourent les grilles d'une chanson triomphante. Il célèbrent haut le grand air. Ils entrent impunément dans les cages, les emplissent de leur liberté, sont l'éternel désespoir des malheureux prisonniers. Ils volent des mies de pain aux singes et aux ours; les singes leur montrent le poing, les ours protestent par un balancement de tête plein d'une dédaigneuse impatience. Eux, ils se sauvent, ils sont la créature libre et gaie, dans cette arche où l'homme essaye d'enfermer la création.
En mai, les pierrots du Jardin des Plantes bâtissent leur nid sous les tuiles des maisons voisines. Ils deviennent plus caressants, ils essayent de voler un brin de laine ou de crin à la fourrure des animaux. Un jour, j'ai vu un grand lion allongeant sa tête puissante sur ses pattes étendues, regardant un pierrot qui sautait gaillardement entre les barreaux de sa cage. Une rêverie douce et poignante fermait à demi les yeux de la bête fauve. Le grand lion songeait aux horizons libres. Il laissa le pierrot lui voler un poil roux de sa patte.
VIII
Je suis allé aux Halles, une de ces dernières nuits. Paris est morne à ces heures matinales. On ne lui a point encore fait un bout de toilette. Il ressemble à quelque vaste salle à manger toute tiède, toute grasse du repas de la veille; des os traînent, des ordures encombrent la nappe sale des pavés. Les maîtres se sont couchés sans faire desservir; et, le matin seulement, la servante donne un coup de balai, met du linge propre pour le déjeuner.
Aux Halles, le vacarme est grand. C'est l'office colossal où s'engoufre la nourriture de Paris endormi. Quand il ouvrira les yeux, il aura déjà le ventre plein. Dans les clartés frissonnantes du matin, au milieu du grouillement de la foule, s'entassent des quartiers rouges de viande, des paniers de poissons qui luisent avec des éclairs d'argent, des montagnes de légumes piquant l'ombre de taches blanches et vertes. C'est un éboulement de mangeailles, des charrettes vidées sur le pavé, des caisses éventrées, des sacs ouverts, laissant couler leur contenu, un flot montant de salades, d'oeufs, de fruits, de volailles, qui menacent de gagner les rues voisines et d'inonder Paris entier.
J'allais curieusement au milieu de ce tohu-bohu, lorsque j'ai aperçu des femmes qui fouillaient à pleines mains dans de larges tas noirâtres, étalés sur le carreau. Les lueurs des lanternes dansaient, je distinguais mal, et j'ai cru d'abord que c'était là des débris de viande qu'on vendait au rabais.
Je me suis approché. Les tas de débris de viande étaient des tas de roses.
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Tout le printemps des rues de Paris traîne sur ce carreau boueux, parmi les mangeailles des Halles. Les jours de grande fête, la vente commence à deux heures du matin.
Les jardiniers de la banlieue apportent leurs fleurs par grosses bottes. Les bottes, suivant la saison, ont un prix courant, comme les poireaux et les navets. Cette vente est une oeuvre de nuit. Les revendeuses, les petites marchandes, qui enfoncent leurs bras jusqu'aux coudes dans des charretées de roses, ont l'air de faire un mauvais coup, de tremper leurs mains au fond de quelque besogne sanglante.